Année 1935
– Le Bulletin of the School of Oriental Studies de Londres (vol. VII, 3e partie, 1934) a publié une très intéressante étude de M. Ananda K. Coomaraswamy sur « Kha » et autres mots signifiant « zéro » dans leur rapport avec la métaphysique de l’espace. Cette étude montre très clairement, contre toutes les théories « empiristes » modernes, que les termes sanscrits dont il s’agit ont exprimé tout d’abord des conceptions d’ordre métaphysique, et que de là est dérivée ensuite leur application, par analogie, à des notions mathématiques ; et elle a pour conclusion la citation d’un passage d’Orient et Occident dans lequel nous avons défini, par opposition à la science moderne et profane, le caractère des sciences traditionnelles et leur dépendance à l’égard de la doctrine métaphysique. – Du même auteur, dans les Technical Studies in the field of the fine arts publiés par l’Université Harvard de Boston (octobre 1934), une étude sur La technique et la théorie de la peinture indienne, dans laquelle nous noterons, comme plus particulièrement intéressant à notre point de vue, le fait que le peintre n’exécutait pas son tableau d’après un modèle placé devant lui, mais d’après une image mentale, ce qui apparentait directement son art à une forme de dhyâna-yoga, et qu’ainsi il voyait moins les détails sensibles des choses que leurs prototypes intellectuels.
– Dans le Journal of the Indian Society of Oriental Art (n° de juin 1935), M. Ananda K. Coomaraswamy a publié un intéressant article sur L’opération intellectuelle dans l’art indien, insistant surtout sur le rôle qu’y joue la « vision contemplative » (yoga-dhyâna), et non pas l’observation directe des choses naturelles, et montrant combien cette conception, proche de celle du moyen âge occidental, est par contre opposée à celle des modernes, pour qui l’œuvre d’art est uniquement destinée à procurer un plaisir d’ordre sensible.
– Dans le Journal of the American Oriental Society (vol. 55, n° 3), le même auteur étudie les différents sens du mot sanscrit chhâyâ, qui signifie d’abord « ombre », et ensuite « reflet » et « ressemblance » ; à cette occasion, de remarquables similitudes sont indiquées entre la tradition védique et la tradition chrétienne, et cela, comme le dit très justement l’auteur, « non pas pour démontrer des « influences », mais pour rappeler qu’il n’y a dans la doctrine védique rien d’exceptionnel, et que la voix de la tradition est partout la même ».
– La revue Yoga est l’organe d’un Yoga Institute dont l’organisation nous paraît bien « moderne », et qui, bien qu’il ait son siège dans l’Inde, comprend dans son comité une assez forte proportion d’éléments occidentaux. Dans le n° de juin-juillet, nous trouvons un article sur la « réalisation du Soi » d’un caractère plutôt élémentaire, et dont la terminologie n’est pas parfaitement claire, notamment en ce qui concerne l’emploi des mots « métaphysique » et « mysticisme » ; un autre énumère les textes permettant aux femmes l’étude du Yoga, ce qui est une question fort controversée ; il y a également l’indication de quelques exercices, avec une visible préoccupation de les adapter aux capacités des lay students (lay pourrait assez bien se traduire par « profane ») ; et il semble que le point de vue physiologique et thérapeutique joue aussi là-dedans un assez grand rôle.
– Le Larousse mensuel (n° d’octobre) publie un assez long article sur La pensée indienne : à vrai dire, il s’agit plutôt de la pensée des orientalistes sur les doctrines indiennes, car ce n’est en somme qu’un consciencieux résumé de leurs opinions les plus courantes à ce sujet : on retrouve là leur conception « évolutionniste », leur chronologie plus que contestable, leurs étiquettes philosophiques appliquées à tort et à travers, et de nombreuses interprétations fantaisistes que nous ne pouvons relever dans le détail. Au début, l’auteur déclare que, « pour comprendre les philosophes (sic) de l’Inde, il faut renoncer aux habitudes intellectuelles de l’Occident chrétien » ; il eut été beaucoup plus juste de dire qu’il faut renoncer surtout à celles de l’Occident moderne, lequel n’a certes rien de chrétien ! Les illustrations qui accompagnent cet article valent mieux que le texte, dont les lecteurs ne pourront malheureusement tirer que des notions bien peu exactes sur les doctrines hindoues et même bouddhiques.