Année 1950
– Dans le n° d’avril 1950 de la revue Témoignages, publiée par l’Abbaye bénédictine de la Pierre-qui-Vire, il a paru un long article intitulé Sagesse hindoue et sagesse chrétienne, par Dom Irénée Gros, qui présente bien des ressemblances avec celui que le R. P. Jean Daniélou avait consacré au même sujet dans les Études et dont nous avons rendu compte précédemment (voir n° de juin 1949). Tout d’abord, il est fait mention de nos ouvrages tout au début, alors qu’il n’en est plus aucunement question par la suite ; il nous semble bien que cela ne peut avoir pour but que de créer, à notre détriment ou plutôt à celui des doctrines que nous exposons, une confusion avec les « néo vêdantistes » plus ou moins affectés par les idées modernes, ainsi qu’avec les divers « vulgarisateurs » qui sont fréquemment cités au cours de l’article. Quant au fond, c’est toujours la même chose : affirmation que le Christianisme possède le monopole du surnaturel et est seul à avoir un caractère « transcendant », et, par conséquent, que toutes les autres traditions sont « purement humaines », ce qui, en fait, revient à dire qu’elles ne sont nullement des traditions, mais qu’elles seraient plutôt assimilables à des « philosophies » et rien de plus. « La Sagesse divine, est-il dit expressément, n’a pas de commune mesure avec cette sagesse humaine que nous propose l’Orient ; le Christianisme est d’un autre ordre » ; autrement dit, le Christianisme seul est une expression de la Sagesse divine ; mais malheureusement ce ne sont là que des affirmations, et en réalité, pour ce qui est des doctrines authentiquement traditionnelles, que ce soit celle de l’Inde ou toute autre, aussi bien que le Christianisme lui-même, ce n’est en aucune façon de « sagesse humaine » qu’il s’agit, mais toujours de « Sagesse divine ». Nous avons fait aussi une curieuse remarque, qui confirme d’ailleurs une impression que nous avions déjà eue à plusieurs reprises dans des cas similaires : c’est qu’on appelle « Dieu transcendant » le Non-Suprême, tandis qu’on considère le Suprême comme « immanent », alors que c’est exactement le contraire qui est vrai ; nous ne réussissons pas à nous expliquer ce renversement, et nous devons reconnaître qu’il procède d’une mentalité qui nous échappe ; mais cela ne pourrait-il pas jeter quelque jour sur la façon dont on entend la « transcendance » du Christianisme ? Bien entendu, nous retrouvons encore là-dedans la « mystique naturelle », expression qui, du moins en ce qui concerne l’Inde et plus généralement l’Orient (car nous ne savons pas si elle correspond à quelque réalité en Occident), est appliquée à quelque chose qui précisément n’est ni mystique ni naturel. On tient d’autant plus à ne voir que de l’« humain » dans les doctrines hindoues que cela faciliterait grandement les entreprises « annexionnistes » dont nous avons déjà parlé en diverses occasions, et dont il est de nouveau question ici, car on pourrait alors « gagner la philosophie hindoue au service du Christianisme comme le moyen âge a su conquérir la philosophie grecque » ; seulement, ce à quoi l’on a affaire est d’un tout autre ordre que la philosophie grecque et n’est même aucunement une « philosophie », de sorte que la comparaison porte entièrement à faux. Si l’on pouvait obtenir le résultat visé, on daignerait consentir à accorder aux doctrines hindoues, ou plutôt à une certaine partie d’entre elles (car on saurait choisir adroitement ce qu’on estimerait pouvoir « servir »), une « place subordonnée », en y mettant comme condition que l’Inde « renonce à sa métaphysique », c’est-à-dire qu’elle cesse d’être hindoue ; le prosélytisme occidental ne doute vraiment de rien, et nous le savions d’ailleurs depuis longtemps déjà ; mais comme il s’agit en fait de deux traditions, qui comme telles sont d’essence également surnaturelle et « non-humaine », et qui ne peuvent par conséquent, qu’entrer en rapport sur un pied de stricte égalité ou s’ignorer mutuellement, il va de soi que c’est là une impossibilité pure et simple. Nous ajouterons seulement que tout cela s’accompagne d’une argumentation purement verbale, qui ne peut paraître convaincante qu’à ceux qui sont déjà persuadés d’avance, et qui vaut tout juste autant que celle que les philosophes modernes emploient, avec d’autres intentions, quand ils prétendent imposer des limites à la connaissance et veulent nier tout ce qui est d’ordre supra-rationnel ; les choses de ce genre, de quelque côté qu’elles viennent, nous font toujours penser irrésistiblement à ce que pourraient être les raisonnements tenus par un aveugle qui aurait entrepris de prouver que la lumière n’existe pas !