Année 1939
R. Krishnaswami Aiyar. Thoughts from the Gîtâ. (The Madras Law Journal Press, Mylapore, Madras). – Il a été écrit, à notre époque d’innombrables commentaires de la Bhagavad-Gîtâ, mais dont la plupart sont bien loin d’être conformes à l’esprit traditionnel ; il n’y a certes pas lieu de s’en étonner quand il s’agit de travaux d’orientalistes ; ce qui est plus étrange, et aussi plus fâcheux en un certain sens, c’est que beaucoup de commentaires indiens contemporains sont eux-mêmes affectés, soit d’un « modernisme » plus ou moins accentué, soit de préoccupations politiques ou sociales qui ont amené leurs auteurs à restreindre ou à déformer de façons diverses le sens du texte. C’est pour réagir contre ces tendances que ce livre a été écrit ; et notamment, contre ceux qui voudraient voir exclusivement dans la Bhagavad-Gîtâ une sorte de traité de Karma-Yoga, l’auteur montre qu’elle enseigne au contraire très nettement que les trois voies de Karma, de Bhakti et de Jnâna ne conduisent pas en réalité jusqu’au même point, que leur prédominance respective correspond plutôt à autant de degrés successifs, et que c’est par Jnâna seulement que la réalisation complète et finale peut être atteinte ; il n’y a là évidemment aucun « exclusivisme » en faveur de telle ou telle voie, mais bien plutôt, au contraire, l’affirmation que chacune d’elles a sa raison d’être et est même nécessaire, à la condition de la situer à la place qui lui appartient véritablement. Cette progression est observée de façon fort juste à travers tout l’exposé, qui est fait en un langage très clair et aussi simple que possible, nous dirions même peut-être un peu trop simple parfois, car il ne faut pas pousser trop loin la crainte d’employer des termes « techniques » quand le langage ordinaire n’en fournit pas l’équivalent, et l’indication d’un plus grand nombre de mots sanscrits aurait certainement pu contribuer aussi à augmenter la précision. Nous ne pouvons naturellement donner un aperçu de toutes les questions qui sont traitées dans le livre ; nous nous contenterons de signaler plus particulièrement ce qui se rapporte à la correspondance des différentes conceptions de la Divinité, comme d’autant de « points de vue » de plus en plus profonds, avec les divers stades du développement spirituel, car nous pensons qu’il serait difficile d’en trouver un exposé plus aisément compréhensible et plus complètement satisfaisant que celui qui est présenté ici.
R. Krishnaswami Aiyar. Thoughts from the Eternal Law. (The Madras Law Journal Press, Mylapore, Madras). – Dans ce livre, conçu selon le même esprit que le précédent, il s’agit essentiellement, comme le titre l’indique, du Sanâtana Dharma ; et l’auteur, y distinguant ce qui se rapporte aux différents éléments constitutifs de l’être humain, s’attache à montrer les véritables raisons d’être des divers ordres de prescriptions qui y correspondent. Il dénonce à juste titre l’ignorance profonde dont font preuve ceux qui méconnaissent ou rejettent ces prescriptions, ou certaines d’entre elles, uniquement parce qu’ils sont incapables de les comprendre réellement, et parce qu’ils croient présomptueusement que tout ce qu’ils ne connaissent pas est sans valeur ou même inexistant ; si certains de ceux qui prétendent actuellement diriger l’Inde n’ignoraient pas à peu près tout de la tradition hindoue, ils ne s’attaqueraient pas comme ils le font à des institutions telles que celle des castes, et ils sauraient que l’« intouchabilité » a aussi des raisons qui tiennent à la nature même des êtres et qu’il n’est au pouvoir de personne de supprimer. La justification des prescriptions proprement rituelles, celle de l’usage des pratîkas ou images représentatives d’aspects divins, entre autres choses (et celles-là sont aussi parmi celles contre lesquelles s’acharnent le plus volontiers les soi-disant « réformateurs »), sont également excellentes ; il y a d’autres points sur lesquels il y aurait peut-être quelques réserves à faire, en ce qu’ils sont interprétés avec un « littéralisme » un peu trop extérieur, au détriment du sens symbolique qui est à la fois plus profond et plus vrai, mais ce défaut n’est sensible qu’en quelques passages qui ne sont pas parmi les plus importants. Quant à l’affirmation du caractère « universel » de la tradition hindoue, dont certains s’étonneront peut-être, elle aurait seulement besoin d’être éclairée par quelques considérations plus précises ; pour nous, ce caractère doit être expliqué par le fait que la tradition hindoue procède directement de la tradition primordiale, et par là même la représente en quelque façon ; et c’est la tradition primordiale qui constitue véritablement le Sanâtana Dharma dans son essence même, tout le reste n’étant en somme qu’adaptation, d’ailleurs nécessaire, aux circonstances de temps et de lieu.
Raïhana Tyabji. L’Âme d’une Gopî. Traduction et préface de Lizelle Reymond (Union des Imprimeries, Frameries, Belgique). – C’est, sous la forme d’un court roman, l’histoire bien connue de Krishna et des Gopîs ; le titre pourrait faire craindre qu’elle ne soit interprétée d’une façon trop « psychologique », mais en fait il n’en est rien, et même le véritable sens en ressort assez clairement. Les Gopîs représentent les êtres individuels qui, par la voie de Bhakti, arrivent à avoir, à un degré ou à un autre, la perception du Divin ; chacune croit d’ailleurs que l’aspect qu’elle en connaît est le seul vrai, et que celles qui voient d’autres aspects sont dans l’erreur, mais il faut qu’elles parviennent finalement à reconnaître, comme Râdhâ, le Divin sous tous ses déguisements, c’est-à-dire sous les innombrables apparences du monde manifesté. Il est intéressant de noter que l’auteur est une Indienne musulmane, ce qui n’empêche nullement qu’elle témoigne d’une réelle compréhension de la tradition hindoue ; et ne peut-on pas voir précisément une application de ce que nous venons de dire dans la reconnaissance de la Vérité une sous les multiples formes dont elle se revêt dans les différentes traditions ?
Swami Vivêkânanda. Conférences sur Bhakti-Yoga. Traduit de l’anglais par Lizelle Reymond et Jean Herbert (Union des imprimeries, Frameries, Belgique). – On s’est proposé de réunir dans ce volume divers fragments épars dans les œuvres de Vivêkânanda et qui, bien que se rapportant également à Bhakti-Yoga, n’ont pas trouvé place dans le livre portant ce titre et dont la traduction a paru précédemment dans la même série. Ce qui est assez singulier, c’est qu’il n’est pas possible d’en connaître exactement la provenance : on ne sait pas s’il s’agit réellement de conférences différentes, ou seulement de notes prises par d’autres personnes au cours des mêmes conférences ; cela n’a d’ailleurs qu’une importance secondaire, puisque, dans tous les cas, les deux recueils se complètent l’un l’autre.
Naturellement, les idées exposées dans celui-ci appelleraient les mêmes réserves que nous avons formulées à propos du précédent ; ce n’est pas à dire, bien entendu, qu’il ne s’y trouve pas encore des vues intéressantes, par exemple sur la nécessité du guru ou sur celle de l’emploi des symboles, choses qui d’ailleurs ne sont pas spécialement propres à la voie de Bhakti ; mais tout cela demande à être lu avec précaution et par des personnes suffisamment averties pour y discerner ce qui n’est qu’« adaptation » modernisée de ce qui reflète vraiment quelque chose de l’enseignement traditionnel. Nous nous permettrons une petite observation : puisque ce livre est destiné à compléter Bhakti-Yoga, pourquoi a-t-on reproduit toute la partie intitulée Parâ-Bhakti, qui, à part l’adjonction de quelques notes, fait entièrement double emploi avec celle qui se trouve déjà sous ce même titre dans l’autre volume ?
Sri Krishna Prem. The Yoga of the Bhagavad Gitâ. (John M. Watkins, London). – L’auteur de ce nouveau commentaire sur la Bhagavad-Gîtâ est d’origine anglaise, ce qui, il faut le reconnaître, se voit assez peu, sauf pourtant en quelques endroits où s’expriment certains préjugés bien occidentaux contre les « prêtres » et les « dogmes », et aussi une tendance à diminuer l’importance et la valeur des rites. Il y a lieu de regretter encore, au même point de vue, quelques références à des ouvrages théosophistes et à des expériences « métapsychiques » ; par contre, il va sans dire que nous trouvons parfaitement légitimes les rapprochements avec Plotin et les livres hermétiques, car il s’agit bien là d’enseignements qui, pour appartenir à d’autres formes traditionnelles, n’en sont pas moins authentiquement conformes au même esprit. D’autre part, l’auteur se refuse résolument à tenir compte de toutes les discussions des orientalistes, dont il dénonce fort justement la « méthode incurablement extérieure » qui ne peut conduire à aucune compréhension véritable. Parti de l’idée d’expliquer la signification des titres des différents chapitres de la Bhagavad-Gîtâ, il a été amené à dépasser largement ce cadre et à commenter tout l’ensemble de la Bhagavad-Gîtâ elle-même : son point de vue est que celle-ci constitue un véritable manuel de Yoga, en prenant ce mot dans son sens « total », c’est-à-dire comme désignant non pas l’une ou l’autre des « voies » particulières qui portent aussi ce nom, mais « la Voie par laquelle l’homme unit son moi fini à l’Infini », et dont ces divers Yogas ne sont qu’autant d’aspects ; et « c’est moins une synthèse de ces enseignements séparés que le tout originel et indivisé dont ils représentent des formulations partielles ». Ce point de vue nous paraît entièrement exact et le livre, rempli d’aperçus fort intéressants que nous ne pouvons entreprendre de résumer ici, est certainement un de ceux, malheureusement trop rares, qu’on ne lira pas sans en tirer un réel profit.