Année 1937
C. Kerneiz. Le Hatha-Yoga ou l’art de vivre selon l’Inde mystérieuse. (Éditions Jules Tallandier, Paris). – Ce livre est plus « sensé » que ne le sont généralement les publications occidentales qui prétendent traiter du même sujet : il contient des réflexions très justes sur l’inutile agitation de la vie moderne ; les exercices qu’il indique sont de ceux qui tout au moins ne présentent aucun danger sérieux, et, sur des questions comme celle du régime alimentaire, il fait preuve d’une modération qui contraste heureusement avec certaines outrances anglo-saxonnes… Mais tout cela n’est point le Hatha-Yoga ; c’est, si l’on veut, quelque chose qui s’inspire de ses méthodes jusqu’à un certain point, mais pour les appliquer à des fins entièrement différentes. Le Hatha-Yoga, en effet, n’est pas du tout un « art de vivre » ; il est un des modes de préparation au véritable Yoga, c’est-à-dire à la réalisation métaphysique, et, s’il peut produire certains effets d’ordre physiologique, il ne s’y attache pas plus qu’il ne vise, comme d’autres l’ont imaginé, à provoquer le développement de « pouvoirs » psychiques ; tout cela n’est qu’« accidents » au sens le plus exact du mot. C’est dire qu’il ne saurait nullement être considéré comme une sorte de « thérapeutique » ; et, d’ailleurs, la meilleure preuve en est qu’une des conditions rigoureusement exigées de ceux qui veulent en entreprendre la pratique, c’est d’être en parfait état de santé. Nous remarquons d’ailleurs ici, à ce propos, une méprise sur la signification même du mot hatha : il veut bien dire « force », mais dans le sens d’« effort » et même de « violence », dans une acception comparable à celle de la parole évangélique : « Le Royaume des Cieux appartient aux violents » ; et il contient encore bien d’autres choses, car, symboliquement, ha est le Soleil et tha est la Lune, avec toutes leurs correspondances ; nous voilà certes bien loin de la physiologie, de l’hygiène et de la thérapeutique… Et c’est encore une autre erreur de penser que le Hatha-Yoga, tel qu’il est réellement, peut s’adresser à ceux qui ne sont rattachés en aucune façon à la tradition hindoue ; là comme en tout ce qui ne s’en tient pas à la simple théorie, il y a une question de transmission régulière qui joue un rôle essentiel. Bien entendu, cette question n’a pas à intervenir quand on n’a en vue, comme c’est le cas ici, que des buts tout à fait étrangers à la connaissance traditionnelle, mais, encore une fois, ce n’est plus de Hatha-Yoga qu’il s’agit alors, et il ne faudrait pas s’illusionner à ce sujet ; nous ne voulons pas y insister davantage, mais il nous a semblé que ces quelques précisions ne seraient pas inutiles pour remettre un peu les choses au point.
E. Techoueyres. À la recherche de l’Unité, essais de philosophie médicale et scientifique. (Librairie J. -B. Baillière et Fils, Paris). – Le premier « essai » qui donne son titre au volume, porte ce sous-titre assez significatif : Les aspirations de l’âme hindoue et les tendances de la science occidentale contemporaine ; il s’agit donc là d’une de ces tentatives de rapprochement dont nous avons dit souvent combien elles sont illusoires. Ici, d’ailleurs, cette tentative implique une méprise complète sur la nature des doctrines hindoues : l’auteur n’y voit que « philosophie », que « recherche » et « pensée » purement humaine, dont il croit qu’elles tendent aux mêmes fins que la science profane ; il faut dire qu’il paraît avoir été induit en erreur, à cet égard, par ce qu’il appelle la « pensée moderne et syncrétique de l’Inde », c’est-à-dire par les écrits de quelques auteurs affectés par les idées occidentales et qui n’ont guère d’hindou que leur origine. Il y a là-dedans beaucoup de confusions, dont certaines sont assez étranges, comme celles qui consistent à prendre le « mental » pour « l’esprit », à croire que le « cœur » représente le sentiment pour les Hindous comme pour les Occidentaux modernes, et, chose encore plus grave, à voir dans l’Inde une « philosophie du devenir » qui « communie étroitement avec les idées directrices de William James et de Bergson » ! Des autres « essais » qui sont consacrés surtout à des questions de « méthodologie » scientifique, nous ne dirons que peu de chose : ils sont, dans leur ensemble, d’inspiration très « bergsonnienne » ; ce n’est certes pas en confondant tout qu’on atteint l’unité ; il faut au contraire savoir mettre chaque chose à sa place, et les « antagonismes » eux-mêmes ne sont point une « erreur », pourvu qu’on en limite la portée au domaine où ils s’appliquent réellement ; mais, comment pourrait-on comprendre l’unité véritable quand on ne conçoit rien au-delà du « devenir » ?
Paul Brunton. A Hermit in the Himalaya. (Leonard and Co., London). – Ce nouveau livre de Mr Paul Brunton est en quelque sorte le journal d’une « retraite » qu’il fit dans l’Himâlaya, près de la frontière indo-thibétaine, après avoir vainement essayé d’obtenir l’autorisation de séjourner au Thibet même. Il ne faudrait pas s’attendre à y trouver une unité quelconque : les descriptions de la région et les récits d’incidents divers et d’entretiens avec quelques rares visiteurs s’y mêlent à des réflexions sur les sujets les plus variés ; le tout se lit d’ailleurs agréablement. Ce qu’il y a peut-être de plus curieux là-dedans, c’est l’opposition qu’on sent constamment entre certaines aspirations de l’auteur et sa volonté de rester malgré tout « un homme du XXe siècle » (et nous pourrions ajouter un Occidental) ; il la résout tant bien que mal en se faisant du « Yoga », pour son propre usage, une conception qu’il qualifie lui-même d’« hétérodoxe » et en bornant toute son ambition, dans l’ordre spirituel, à l’obtention d’un état de calme et d’équilibre intérieur qui est assurément, en lui-même, une chose fort appréciable, mais qui est encore bien éloigné de toute véritable réalisation métaphysique !
Henri-L. Mieville. Vers une Philosophie de l’Esprit ou de la Totalité. (Éditions des Trois Collines, Lausanne, Librairie Félix Alcan, Paris). – Nous aurions certainement ignoré la publication de ce gros livre de philosophie protestante si l’on ne nous avait signalé que l’auteur avait jugé bon de faire une incursion sur un terrain fort éloigné du sien, pour s’en prendre à la tradition brâhmanique… et à nous-même ; incursion plutôt malheureuse, disons-le tout de suite, mais qui mérite tout de même quelques mots de mise au point. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est que les critiques qu’il formule reposent presque entièrement sur de fausses interprétations des termes que nous employons : ainsi, il ne veut pas admettre qu’on puisse « confiner la pensée rationnelle dans l’individuel » parce que, dit-il, elle « vaut en principe pour tout être qui pense » ; mais, hélas, « tout être qui pense », c’est bien là précisément, pour nous, quelque chose qui appartient au domaine purement individuel, et il nous semble avoir pris assez de précautions pour l’expliquer sans laisser place à aucune équivoque. Le « non-dualisme » est pour lui la « doctrine de la non-dualité de l’esprit et de la matière », alors que nous avons eu grand soin de préciser qu’il ne s’agissait nullement de cela, et que d’ailleurs la notion même de « matière » ne se rencontrait nulle part dans la doctrine hindoue. La métaphysique brâhmanique, ou même la métaphysique sans épithète, ne « consiste » certes point en « propositions affirmant des relations entre des concepts » ; elle est absolument indépendante de toute « imagination verbale », aussi bien que de toute « pensée discursive » ; il confond manifestement avec la pseudo-métaphysique des philosophes ! Qu’il soit incapable de concevoir le Non-Être au-delà de l’Être, ou l’unité sans la multiplicité, ou encore « l’intuition intellectuelle totalement distincte de la raison », nous l’admettons bien volontiers, et d’ailleurs nous n’y pouvons rien ; mais que, du moins, il veuille bien ne pas prétendre nous imposer ses propres limitations. Qu’il lui plaise de donner aux mots un autre sens que nous, c’est encore admissible ; mais ce qui ne l’est pas du tout, c’est qu’il leur attribue encore ce sens quand il veut exposer ce que nous-même avons dit, si bien qu’il en arrive à donner tout simplement l’impression de quelqu’un qui ne sait pas lire… Ce qui est franchement amusant, c’est le reproche final de « n’être jamais là où l’adversaire voudrait engager le combat » ; s’imagine-t-il donc que la doctrine traditionnelle consent à se reconnaître des « adversaires » et qu’elle peut s’abaisser à des « combats » ou à des discussions quelconques ? Ce sont là d’étranges illusions : dans ce domaine, disons-le nettement, on comprend où on ne comprend pas, et c’est tout ; c’est peut-être très regrettable pour les philosophes et autres profanes, mais c’est ainsi. Dans ces conditions, il est bien évident que le soi-disant « adversaire » ne pourra jamais faire autre chose que de se débattre dans le vide, et que tous ses arguments porteront inévitablement à faux ; il ne nous déplaît certes pas qu’on nous ait donné l’occasion de le constater encore une fois de plus.
Shrî Aurobindo. Aperçus et Pensées. Traduits de l’anglais avec préface de Jean Herbert (Union des Imprimeries, Frameries, Belgique). – Ce petit livre est la première œuvre de Shrî Aurobindo Ghose qui soit publiée en français : c’est un recueil d’aphorismes et de courts fragments sur des sujets divers, tels que le but réel de l’existence, la nature de l’homme et sa relation avec le monde et avec Dieu, les « chaînes » qui empêchent l’être d’atteindre à la libération, et d’autres encore ; tout cela, qu’il est évidemment impossible de résumer, est à lire et surtout à méditer. Il faut espérer que cette traduction sera suivie de celle d’ouvrages plus importants d’un homme qui, bien qu’il présente parfois la doctrine sous une forme un peu trop « modernisée » peut-être, n’en a pas moins, incontestablement, une haute valeur spirituelle ; mais nous ne pensons certes pas qu’il soit souhaitable, comme le dit l’auteur de la préface, qu’il trouve un Romain Rolland pour écrire sa biographie… et pour le défigurer par sa sentimentalité incompréhensive et bien occidentale !
Jean Herbert. Quelques grands penseurs de l’Inde moderne. Causeries faites à « Radio-Genève » en juin 1937 (Union des Imprimeries, Frameries, Belgique). – Les conférences réunies dans ce petit volume, évidemment destinées « au grand public », peuvent faire craindre chez leur auteur une certaine tendance à la « vulgarisation » ; et celle-ci impose nécessairement des simplifications excessives, dont certains sujets ne s’accommodent guère. Ainsi, est-il bien exact de présenter comme des « penseurs », au sens que ce mot a en Occident, Shrî Râmakrishna, Shrî Ramana Maharshi, Shrî Aurobindo, dont il est question ici, ou, ne sont-ils pas plutôt, les deux premiers surtout, quelque chose de tout différent, dont il n’est assurément guère possible de donner une idée « au grand public » européen ? Ainsi encore, il est erroné de dire que Shrî Râmakrishna « abandonna l’hindouisme » à un certain moment, et qu’il se « fit chrétien », puis musulman ; la vérité est tout autre, ainsi que M. Ananda K. Coomaraswamy l’a expliqué ici même ; mais il serait certes bien difficile de faire comprendre ce qu’il en est à des auditeurs non préparés. Nous n’y insisterons donc pas davantage, et nous ferons seulement encore une autre remarque : au sujet de Shrî Ramana Maharshi, M. Herbert dit que son enseignement « offre cette particularité remarquable de prétendre n’apporter absolument rien de nouveau » ; or, ceci, bien loin d’être une « particularité », est au contraire la seule attitude normale et valable dans toute civilisation traditionnelle ; et, ajouterons-nous, c’est précisément pour cela qu’il ne peut y avoir là de « penseurs » ni surtout d’inventeurs de systèmes philosophiques, c’est-à-dire d’hommes qui mettent l’originalité individuelle au-dessus de la vérité.
Jean Marquès-Rivière. L’Inde secrète et sa magie. (Les Œuvres Françaises, Paris.) – Ce petit volume se présente comme un récit de voyage, non pas uniquement descriptif, mais accompagné d’aperçus doctrinaux, et auquel, à vrai dire, on a parfois l’impression que l’auteur a dû mêler quelque peu le souvenir de ses lectures. Ce qui provoque cette remarque, ce n’est pas tant qu’il y a, dans l’ensemble, quelque chose qui rappelle l’« allure » du livre de M. Paul Brunton, dont nous avons rendu compte en son temps, et qui se trouve justement avoir été traduit en français sous le titre un peu trop semblable de L’Inde secrète ; c’est surtout qu’on rencontre çà et là, dans les propos attribués à divers interlocuteurs, des formules ou des phrases déjà vues ailleurs. Il y a même aussi quelques invraisemblances : ainsi, une certaine histoire de « Rose-Croix d’Asie », qui nous remet en mémoire au moins deux affaires plus que suspectes, dont nous savons que précisément l’auteur a eu également connaissance ; une correspondance astrologique des différentes traditions, indiquée dans le même chapitre, et où il n’y a pas une seule attribution correcte. Il n’y en a pas moins à côté de cela, d’autres choses qui sont excellentes, par exemple, les réflexions sur l’impossibilité où se mettent en général les Européens, par leur attitude même, de pénétrer quoique ce soit de l’Orient, sur le sens réel des rites hindous, sur le caractère erroné des opinions qui ont cours en Occident à l’égard du Tantrisme, ou encore sur la nature du seul véritable secret, qui réside dans l’« incommunicable », ce qui n’a assurément rien à voir avec les prétendus « secrets occultes » dont il a été question plus haut. Cependant, quand on songe aux précédentes « variations » de l’auteur on ne peut se défendre de quelque inquiétude en présence de la sympathie qu’il témoigne de nouveau à l’Orient et à ses doctrines ; ce retour sera-t-il durable ? Pour tout dire franchement, quelques confusions un peu « tendancieuses » comme celle qui consiste à parler du « mysticisme » là où il s’agit réellement de tout autre chose, et que nous n’avons déjà rencontrée que trop souvent, font penser involontairement à d’autres sympathies, aussi inattendues que peu désintéressées, qui se sont manifestées dans certains milieux en ces dernières années, et dont nous avons eu à parler en diverses occasions ; souhaitons pourtant que celle-ci soit d’une meilleure qualité, et qu’il n’y subsiste rien des arrière-pensées « missionnaires » qui perçaient en certains passages du Bouddhisme au Thibet… Quoi qu’il en soit n’oublions pas, à propos de confusions, de signaler une comparaison assez fâcheuse des méthodes hindoues de développement spirituel avec les méthodes psychologiques modernes (encore une fausse assimilation qui paraît décidément se répandre de plus en plus), et aussi la curieuse méprise qui fait regarder des facultés essentiellement psychiques comme des « possibilités du corps humain » ; à côté des vues très justes que nous notions tout à l’heure, des choses comme celle-là mettent une note étrangement discordante ; mais du moins est-il heureux que de magie en dépit du titre, il ne soit pas beaucoup question.