Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 15 août 1927

74, rue du Foix

Cher Monsieur,

Je suis désolé de voir par votre dernière lettre que votre santé est encore loin d’être bonne ; j’espère pourtant qu’elle va s’améliorer. Malheureusement, le temps est bien mauvais depuis que nous sommes ici : orages, tempêtes, pluies presque continuelles ; ce n’est vraiment pas un temps d’été. Pourtant, ici, il fait habituellement beaucoup meilleur, et le ciel n’est pas du tout le même que dans la région de Paris ; mais, cette année, le soleil est presque toujours absent. Il n’y a ni montagnes ni collines, tout au plus des coteaux ; mais il y a des forêts tout près de Blois, et on peut faire d’assez nombreuses promenades aux environs. Voilà, je crois, les renseignements que vous me demandiez ; en tout cas, si vous vous décidez à venir, ne le faites pas avant les premiers jours de septembre, car nous allons nous absenter d’ici là. Je serai très heureux d’avoir cette occasion de faire enfin votre connaissance, si toutefois votre santé vous permet à ce moment de faire le voyage sans trop de fatigue.

Vajra est la foudre, mais je dois vous avouer que, moi aussi, je serais actuellement bien en peine de dire exactement en quoi consiste Vajrâyana ; il faudra que je recherche cela à mon retour à Paris, n’ayant pas ici les renseignements nécessaires.

Je suis tout à fait de votre avis pour ce que vous dites de l’état de l’humanité actuelle en rapport avec le Kali-Yuga ; c’est d’ailleurs ce que j’explique dans le volume que je viens de terminer. D’autre part, il est bien certain que l’“initiation” ne se comprend que par les conditions spéciales du “Kali-Yuga”, en dehors desquelles elle n’aurait pas sa raison d’être. Il n’en est pas moins vrai qu’il faut bien, en fait, tenir compte de ces conditions ; c’est pourquoi, tout en étant parfaitement d’accord avec vous en principe, je dois pourtant maintenir tout ce que j’ai dit sur le rôle de l’élite. Ce rôle, d’ailleurs, n’est nullement propre aux traditions à forme religieuse ; l’exemple du Taoïsme en est une preuve suffisante ; et la même chose se retrouve partout, quoique quelquefois d’une façon moins tranchée (dans l’Inde par exemple). Depuis le Kali-Yuga, l’“initiation” existe en Orient aussi bien qu’elle a existé en Occident ; il y a là une nécessité de fait. De même pour le symbolisme : l’emploi de symboles comparables aux symboles hermétiques est tout à fait général aussi ; et ces symboles ne s’opposent point aux symboles naturels, mais s’y relient au contraire très normalement. En outre, le caractère symbolique de toute manifestation permet de donner aux faits historiques, aussi bien qu’à tout le reste, une tout autre valeur que celle qu’ils ont en eux-mêmes ; ceci pour ce que vous dites à propos de Dante ; le symbolisme de celui-ci est, si vous voulez, occidental dans sa forme extérieure, mais il est tout à fait équivalent aux symbolismes orientaux. Du reste, il n’y a eu vraiment d’opposition entre l’Orient et l’Occident que lorsque celui-ci a perdu sa tradition, y compris le sens du symbolisme ; l’hermétisme est beaucoup plus proche de l’esprit oriental que de l’esprit occidental moderne. Peut-être aurons-nous bientôt l’occasion de reparler de tout cela plus longuement.

Je pense comme vous pour Hackin : il est très gentil, mais je ne sais pas au juste ce qu’il peut comprendre. S’il ne vous a pas envoyé le livre de Stcherbatsky, c’est sûrement un oubli ; il est assez distrait.

J’ai reçu hier une lettre d’Evola, qui insiste encore pour que je lui envoie quelque chose pour Ur ; je crois bien qu’il faudra que je finisse par me décider à lui donner satisfaction. Il me dit qu’il a fait paraître le premier volume de sa “Teoria dell’Individuo assoluto”, mais qu’il ne me l’a pas envoyé à cause de son caractère surtout philosophique, qu’il pense que son “Imperialismo Pagano”, qui doit paraître à l’automne, sera susceptible de m’intéresser davantage. Il est au courant du livre que je viens d’écrire ; je suppose que c’est vous qui lui en avez parlé, car je n’ai écrit à personne d’autre en Italie depuis que j’ai commencé à le préparer ; cela n’a d’ailleurs aucune importance, car je l’ai déjà annoncé à beaucoup d’autres personnes. J’ai expédié le manuscrit à l’éditeur il y a huit jours ; je ne suis pas fâché que ce soit terminé, car jusque-là, je n’ai pu prendre aucun repos.

Ce n’est pas d’Evola, mais de Reghini qu’on nous a dit que son attitude à l’égard du Catholicisme s’était modifiée en ces derniers temps ; il faut croire que je me suis mal expliqué dans ma dernière lettre, ou que peut-être j’ai écrit un nom pour l’autre par distraction. Il est d’ailleurs possible, d’après ce que vous dites, que la même chose soit vraie pour tous deux ; en tout cas, si vous pouvez avoir quelque influence sur Evola, ce sera très heureux ; je le crois intelligent, mais remplis de préjugés de toutes sortes ; je pense d’ailleurs qu’il ambitionne une situation dans l’Université, et cela aussi peut le gêner à bien des points de vue.

Croyez-moi, je vous prie, bien cordialement vôtre.

René Guénon

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