Paris, 1er novembre 1927
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe)
Cher Monsieur et ami,
Nous avions appris avec plaisir, par votre carte envoyée à votre arrivée à Varazze, que votre voyage de retour s’était bien passé ; mais ensuite votre lettre, qui nous est encore arrivée avant notre départ de Blois, nous a malheureusement apporté de beaucoup moins bonnes nouvelles. Cependant, comme vous ne reparlez pas de votre santé dans votre dernière lettre, nous aimons à croire qu’elle est maintenant rétablie.
Malgré tout ce que je savais d’Evola, surtout par vous, j’ai été un peu surpris de son refus d’insérer votre article ; je me demande, dans ces conditions, pourquoi il insiste tant pour que je lui envoie quelque chose, car il doit bien penser que ce que je ferais serait tout aussi traditionnel et, par conséquent, ne le satisferait pas davantage. Je vois bien que décidément il n’y a rien à faire avec lui ; aussi est-ce très volontiers que je vais lui écrire dans le sens que vous me demandez, d’autant plus que cela coupera court (du moins je le pense) à toute nouvelle insistance de sa part et me donnera une raison décisive de ne pas collaborer à sa revue. Je lui dois d’ailleurs une réponse, ayant reçu de lui, il y a environ un mois, une lettre dans laquelle il me demandait un renseignement sur un point dont je crois me souvenir qu’il vous avait déjà parlé. Je vais joindre ma lettre à celle-ci, en vous priant d’en prendre connaissance et de la lui expédier ensuite ; je m’excuse de ne pouvoir la timbrer, n’ayant pas de timbres italiens à ma disposition.
Je serais heureux de lire votre article si Evola vous l’a retourné et si vous voulez bien me l’envoyer ; mais je suis sûr d’avance que je serai tout à fait d’accord avec vous.
Quel est donc ce texte latin pour lequel la traduction de Reghini vous a paru douteuse ?
Je suis curieux de savoir ce qu’Evola pourra bien dire à propos de Milarépa ; il sera certainement heurté par la place tout à fait inférieure qui est donnée à la magie, et qui est pourtant bien celle qui lui convient en réalité.
Je ne connais pas du tout le poème d’Ashthâvakra dont vous me parlez ; si vous voulez bien, comme vous me le dites, m’envoyer la traduction que vous avez, bien qu’elle soit plutôt une adaptation, cela m’intéressera et me donnera tout au moins quelque idée de ce qu’est le poème en question.
Voici l’adresse que vous m’aviez demandée :
M. Taillard, interprète judiciaire,
5, rue Al-Djézirah,
Tunis
La brochure que Jossot m’a envoyée ne contient guère d’intéressant que le résumé de quelques entretiens avec Kheireddine (qu’il désigne seulement par une initiale), et un aperçu, que je connaissais déjà, sur la doctrine des Alaouias auxquels il se rattache maintenant comme je vous l’ai dit. Il paraît que cette confrérie prend beaucoup d’extension ; je viens même d’apprendre qu’elle a une zaouia à Paris, boulevard Saint-Germain, à deux pas d’ici ; cela fait d’ailleurs craindre qu’elle ne devienne trop ouverte et ne dévie ainsi comme beaucoup d’autres. Il paraît aussi qu’elle travaille, en Algérie, à favoriser un rapprochement entre Chrétiens et Musulmans, ce qui est assurément très louable ; mais ces efforts aboutiront-ils à un résultat appréciable ?
La revue à laquelle Parise a fait allusion est Regnabit, dont voici l’adresse : 30, rue Demours, Paris (XVIIe) ; j’y ai en effet collaboré régulièrement d’août 1925 à mai 1927, et j’avais toujours oublié de vous en parler. Mais voyez comment on raconte l’histoire : cette revue est si peu dirigée par les Jésuites que ceux-ci ont fait tout ce qu’ils ont pu pour l’empêcher de paraître. D’autre part, j’ai dû cesser cette collaboration à la suite de certaines machinations qui ont eu leur point de départ dans l’entourage de Maritain ; ce serait trop long à vous raconter, et d’ailleurs assez peu intéressant au fond. J’ai l’intention de reprendre quelque jour, de façon à en faire un volume, les questions de symbolisme que j’avais commencé à traiter dans cette revue ; mais quand y arriverai-je ?
J’ai fini de corriger les épreuves de “La Crise du Monde moderne” je pense que cela va pouvoir paraître vers le 15 novembre.
Ces dames vous envoient leur meilleur souvenir, et moi je vous prie de croire à mes sentiments très cordiaux.
René Guénon