Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 3 août 1927

74, rue du Foix

Cher Monsieur,

Vous devez vous étonner de n’avoir pas eu encore de réponse à votre dernière lettre ; c’est que nous ne sommes à Blois que depuis quelques jours. Nous avons dû retarder notre départ de Paris, parce que je n’avais pas encore terminé la préparation d’un petit volume sur “la crise du monde moderne” (un peu dans le même genre qu’“Orient et Occident”), qui doit paraître chez Bossard avant la fin de l’année. Maintenant, je me hâte de remettre ce travail au net, car je dois envoyer le manuscrit avant le 15 août, et j’aurai tout juste le temps d’y arriver.

Pour ce que vous me demandiez, des amis nous ont dit que vous pourriez assez facilement trouver à vous loger ici dans un quartier tranquille, où vous n’entendrez certainement pas beaucoup de bruit. Quant à la chaleur, il ne semble pas qu’elle soit fort à craindre cette année ; jusqu’ici, tout au moins, les journées ensoleillées ont été bien rares.

Je n’ai pas pu demander à M. Hackin si la lettre dont vous me parliez lui était parvenue ; nous sommes allés une fois à une conférence au musée Guimet et nous pensions l’y voir, mais il n’était pas là. Il n’y aurait rien d’étonnant, d’après ce que vous me dites, à ce qu’il n’ait pas reçu cette lettre. Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles directes de Reghini ; quant à Evola, il m’envoie toujours sa revue régulièrement. Un ami de Reghini, qui est venu à Paris il y a peu de temps, m’a dit que sa façon d’envisager le Catholicisme s’était beaucoup modifiée en ces derniers temps.

Le lac de Nemi est en effet tout près de Rome ; vous avez peut-être vu comme moi qu’on se propose actuellement d’y faire des recherches pour retrouver les trirèmes de Caligula. Ce lac était appelé “Speculum Dianae” ; il y avait là, en effet, un temple de Diane, dont le prêtre devait être le “rex Nemorensis” auquel se rapportait la phrase que vous me citiez précédemment.

Pour Avalokitêshwara, il est tout à fait exact que les deux interprétations se complètent, et aussi que le même symbolisme se trouve exprimé dans le mot latin “charitas” (ainsi d’ailleurs que dans le grec χαρις qui lui est identique).

Excusez-moi de ne pas vous répondre plus longuement ; je me hâte pour terminer mon travail, mais j’ai voulu tout de même vous envoyer ces quelques lignes sans plus tarder. Naturellement, prévenez-moi si vous vous décidez à venir à Blois.

À bientôt peut-être, cher Monsieur, et croyez toujours à mes sentiments bien cordiaux.

René Guénon

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