Année 1949
La Société des Gens de lettres vient de décerner à notre Directeur M. Paul Chacornac, le prix Maria Star 1948 pour son important ouvrage sur le Comte de Saint Germain. Nous sommes heureux de cette distinction bien méritée et nous adressons toutes nos félicitations à l’auteur.
Marco Pallis. Peaks and Lamas. (Alfred A. Knopf, New York). – Bien qu’il ait déjà été parlé ici de cet ouvrage à deux reprises (n° de juin 1940 et de janvier-février 1947) nous devons y revenir encore pour signaler un important chapitre intitulé The Presiding Idea, que l’auteur y a ajouté spécialement pour l’édition américaine, et dans lequel il s’est attaché à définir d’une façon plus explicite le principe d’unité qui est propre à la civilisation thibétaine et qui la distingue des autres formes de civilisations traditionnelles. Que ce principe se trouve dans la doctrine bouddhique, cela n’est pas douteux, mais une telle constatation est pourtant insuffisante, car, dans les pays autres que le Thibet où elle s’est exercée, l’influence du Bouddhisme a produit des résultats très différents. En fait, ce qui caractérise surtout la civilisation thibétaine, c’est l’importance prédominante qui y est donnée à un des éléments de cette doctrine, à un degré qui ne se rencontre nulle part ailleurs ; et cet élément est la conception de l’état de Bodhisattwa, c’est-à-dire de « l’état de l’être pleinement éveillé qui, bien que n’étant plus lié par la Loi de Causalité qu’il a dépassée, continue cependant librement à suivre les vicissitudes de la Ronde de l’Existence en vertu de son identification avec toutes les créatures qui sont encore soumises à l’illusion égocentrique et à la souffrance qui en est la conséquence ». Une apparente difficulté provient du fait que l’état de Bodhisattwa est, d’autre part, considéré communément comme constituant un degré inférieur et préliminaire à celui de Buddha ; or cela ne semble guère pouvoir s’appliquer au cas d’un être « qui non seulement a réalisé le Vide, en un sens transcendant, mais qui aussi l’a réalisé dans le Monde même, en un sens immanent, cette double réalisation n’étant d’ailleurs qu’une pour lui », puisque la Connaissance suprême qu’il possède est essentiellement « sans dualité ». La solution de cette difficulté paraît résider dans la distinction de deux usages différents du même terme Bodhisattwa : dans un cas, il est employé pour désigner le saint qui n’a pas encore atteint l’ultime degré de perfection, et qui est seulement sur le point d’y parvenir, tandis que, dans l’autre, il désigne en réalité un être « qui est identique avec le Buddha par droit de Connaissance, mais qui, pour le bénéfice des créatures, « récapitule », en quelque sorte certains stades pour des raisons « exemplaires », afin de « montrer la Voie », et qui, en ce sens, redescend dans la Ronde plutôt qu’il n’y reste, quelle que puisse être l’impression produite à cet égard sur des êtres toujours prêts à se laisser tromper par les apparences extérieures ». Cette façon d’envisager le Bodhisattwa correspond donc proprement à ce que nous avons appelé la « réalisation descendante », et naturellement, elle a aussi un rapport évident avec la doctrine des Avatâras. Dans la suite du chapitre, qu’il nous est impossible de résumer complètement ici, M. Pallis s’applique à dissiper les confusions auxquelles cette conception du Bodhisattwa pourrait donner lieu si elle était faussement interprétée, conformément à certaines tendances de la mentalité actuelle, en termes de sentimentalisme « altruiste », ou soi-disant « mystique » ; puis il donne quelques exemples de ses applications constantes dans la vie spirituelle des Thibétains. L’un de ces exemples est la pratique de l’invocation, largement répandue dans tout l’ensemble de la population ; l’autre concerne particulièrement le mode d’existence des naldjorpas, c’est-à-dire de ceux qui sont déjà plus ou moins avancés dans la voie de la réalisation, ou dont, tout au moins, les aspirations et les efforts sont définitivement fixés dans cette direction, et que les Thibétains, même relativement ignorants, regardent comme étant véritablement les protecteurs de l’humanité, sans l’activité « non-agissante », desquels elle ne tarderait pas à se perdre irrémédiablement.
Shrî Aurobindo – L’Énigme de ce Monde. (Adrien Maisonneuve, Paris). – Cette brochure est la traduction d’un article écrit en anglais en 1933, en réponse à une question assez « sentimentale », posée par Maurice Magre sur le pourquoi de la souffrance et du mal en ce monde. Il y est très justement répondu que toutes les possibilités doivent se réaliser, et que c’est la division et la séparation qui ont donné naissance au mal, en tant que ces possibilités sont envisagées isolément les unes des autres et de leur principe ; en somme, ce que nous considérons comme le mal, c’est-à-dire comme une négation, n’est tel qu’en conséquence de notre ignorance et de notre horizon limité. Ce qui est plus contestable, c’est que Shrî Aurobindo semble admettre, non pas seulement une évolution spirituelle pour chaque être, mais aussi une évolution au sens d’une « progression » du monde dans son ensemble ; c’est là une idée qui nous semble bien moderne, et nous ne voyons pas trop comment elle peut s’accorder avec les conditions mêmes du développement de toute manifestation. D’autre part, si nous comprenons bien ce qui n’est pas exprimé d’une façon très explicite, il paraît considérer la « réalisation ascendante » comme ne se suffisant pas à elle-même et comme devant être complétée par la « réalisation descendante » ; du moins certaines expressions permettent-elles d’interpréter ainsi sa pensée ; seulement, pourquoi opposer alors la libération telle qu’il l’entend à ce qu’il appelle une « évasion hors du monde » ? Tant que l’être demeure dans le Cosmos (et par là nous n’entendons pas seulement ce monde, mais la totalité de la manifestation), si élevées que soient les états qu’il peut atteindre, ce ne sont pourtant toujours que des états conditionnés, qui n’ont aucune commune mesure avec la véritable libération ; celle-ci ne peut être obtenue dans tous les cas que par la sortie du Cosmos, et ce n’est qu’ensuite que l’être pourra « redescendre », en apparence du moins, sans plus être aucunement affecté par les conditions du monde manifesté. En d’autres termes, la « réalisation descendante », bien loin de s’opposer à la « réalisation ascendante », la présuppose au contraire nécessairement ; il aurait été utile de le préciser de façon à ne laisser place à aucune équivoque, mais nous voulons croire que c’est là ce que Shrî Aurobindo veut dire lorsqu’il parle d’« une ascension d’où l’on ne retombe plus, mais d’où l’on peut prendre son vol dans une descente ailée de lumière, de force et d’Ananda ».
P. B. Saint-Hilaire et G. Monod-Herzen. Le Message de Shrî Aurobindo et son Ashram. (Adrien-Maisonneuve, Paris). – Ce petit volume, fort bien édité, est divisé en deux parties, dont la première est une sorte de résumé des principaux enseignements de Shrî Aurobindo ; il semble qu’on se soit plu à y insister surtout sur leur « adaptation aux conditions du moment », adaptation qui nous paraît décidément aller parfois un peu trop loin dans le sens des concessions à la mentalité actuelle. La seconde partie est une description de l’Ashram de Pondichéry et de ses diverses activités ; cette description et surtout les photographies qui l’accompagnent donnent aussi une impression de « modernité » qui, il faut bien le dire, est quelque peu inquiétante ; on s’aperçoit à première vue que des Européens ont passé par là…
Georges Barbarin. Je et Moi ou le dédoublement spirituel. (Librairie Astra, Paris). – M. Barbarin écrit beaucoup, peut-être trop, car ce qu’il trouve à dire n’a souvent qu’un intérêt assez restreint, et, en cela comme en toutes chose, nous préférerions pour notre part la qualité à la quantité. Ce nouveau volume se présente, au moins dans ses premiers chapitres, sous la forme d’une sorte d’autobiographie psychologique : il pense avoir découvert en lui deux éléments distincts et même plus ou moins opposés, qu’il appelle « Je » et « Moi », et qu’il fait d’ailleurs correspondre respectivement à l’« individualité » et à la « personnalité », en intervertissant le sens normal de ces deux mots conformément à la terminologie théosophiste. Sa principale originalité est donc ici d’appeler « Je », on ne sait trop pourquoi, ce que d’autres appellent « Soi » ; mais, à vrai dire, il s’illusionne grandement sur la portée de ses constatations, car tout cela est certainement d’ordre beaucoup plus psychique que spirituel, et, en fait, on n’y voit rien qui dépasse le niveau individuel humain, de sorte qu’il semble bien s’agir tout simplement de deux parties du « Moi », et que, en tout cas, nous restons bien loin de ce principe transcendant qui est le véritable « Soi », qui du reste ne saurait aucunement se prêter à de telles analyses. L’auteur généralise ensuite ses découvertes en en faisant l’application aux collectivités humaines, puis il en arrive à l’« Homme-Dieu » ; les pages où il interprète à sa façon la double nature du Christ sont encore plus contestables que tout le reste, bien qu’il prétende les appuyer sur certains textes évangéliques dont il essaie finalement de tirer ce qu’il appelle une « Charte de l’Unité ». Au fond, tout cela est plutôt « simpliste » et ne peut guère que contribuer à entretenir certaines confusions dans l’esprit de nos contemporains, déjà trop portés à s’imaginer trouver de la « spiritualité » là où il n’y en a même pas l’ombre ; les banalités psychologiques et sentimentales sont, hélas ! beaucoup plus « à la portée de tout le monde » que la véritable spiritualité.
The Living Thoughts of Gotama the Buddha. Presented by Ananda K. Coomaraswamy and J. B. Horner. (Cassell and Co., London). – Bien que la part qui revient à chacun des deux collaborateurs ne soit pas indiquée expressément, il nous paraît évident que c’est le regretté A. K. Coomaraswamy qui est l’auteur de l’exposé de la vie du Bouddha et de la doctrine bouddhique qui constitue la première partie de ce volume, et où nous retrouvons, sous une forme abrégée et quelque peu simplifiée, l’interprétation qu’il avait déjà donnée dans d’autres écrits, et notamment dans Hinduism and Buddhism. Comme les principaux points en sont connus de nos lecteurs, nous nous contenterons de rappeler qu’un des plus importants est la réfutation de l’erreur courante suivant laquelle le Bouddhisme nierait le « Soi », ce qui a naturellement, entre autres conséquences, celle de rectifier la conception « nihiliste » que certains se sont faite du Nirvâna. Le prétendu « athéisme » bouddhique est aussi écarté par la remarque que, « entre l’immuable volonté de Dieu et la Lex Æterna, il n’y a aucune distinction réelle », et que « Dharma, qui a toujours été un nom divin, est encore, dans le Bouddhisme même, synonyme de Brahma ». Signalons encore que l’auteur insiste très justement sur le fait que ni la doctrine de la causalité ni celle de l’enchaînement des actions et de leurs effets n’impliquent, contrairement à une autre erreur trop répandue, l’idée vulgaire de la « réincarnation », qui en réalité, n’existe pas plus dans le Bouddhisme que dans toute autre doctrine traditionnelle. – Le choix de textes qui suit, et qui est sans doute dû à Miss Horner, comprend un ensemble d’extraits groupés suivant les questions auxquelles ils se rapportent, et dont certaines paraissent avoir été retraduites du pâli, tandis que d’autres sont reproduites d’après diverses traductions anglaises déjà existantes.
Dr Hubert Benoît. Métaphysique et Psychanalyse, Essais sur le problème de la réalisation de l’homme. (Éditions Mazarine, Paris). – Nous aurions souhaité de pouvoir parler favorablement de cet ouvrage, parce que l’auteur a certainement eu une intention très louable en elle-même, mais il a très malheureusement entrepris de l’appliquer à quelque chose qui, par sa nature, ne s’y prêtait aucunement ; et, comme il déclare que c’est en particulier grâce à nos livres qu’il découvrit la métaphysique traditionnelle, cela ne laisse pas de nous donner quelques inquiétudes sur ce que certains peuvent essayer d’en tirer… Il est assurément très bien de chercher à rattacher une science quelconque à des principes d’ordre métaphysique, et c’est même le seul moyen de lui donner ou de lui restituer la « légitimité » qui lui fait défaut dans son état actuel ; mais encore faut-il pour cela qu’il s’agisse réellement d’une science susceptible d’être « légitimée », et non pas d’un de ces produits spécifiques de la mentalité moderne qui ne sont en définitive que des éléments de subversion pure et simple, comme c’est le cas de la psychanalyse ; autant vaudrait s’efforcer de donner une base traditionnelle au spiritisme ou à toute autre aberration du même genre ! Chose assez curieuse, l’auteur, bien qu’il ne semble pas se faire une idée très nette de l’initiation (ne va-t-il pas jusqu’à parler d’une « initiation par la fréquentation des livres » ?), a remarqué qu’il existe une ressemblance entre la transmission initiatique et la transmission psychanalytique, mais il ne s’est pas aperçu le moins du monde que cette dernière ne constituait, à cet égard, qu’une « contrefaçon » véritablement satanique, agissant « à rebours » comme certaines opérations de sorcellerie ; puisqu’il mentionne nos livres, nous ne pouvons que l’engager à se reporter à ce que nous avons écrit là-dessus et qui est cependant assez net. Nous n’insisterons guère sur le contenu de l’ouvrage, qui est, en somme, ce qu’il peut être dans ces conditions, et nous nous bornerons à deux ou trois remarques dont nous ne pouvons vraiment pas nous dispenser, car il est nécessaire de ne pas laisser s’accréditer certaines confusions. Au début, il est bien fait appel à quelques notions de métaphysique et surtout de cosmologie traditionnelle, mais, par la suite, celles-ci disparaissent à peu près entièrement, sauf en ce qui concerne certaines considérations de « polarité » pour lesquelles il n’y avait d’ailleurs nullement besoin de se référer à la psychanalyse et à son langage spécial ; tout finit par être noyé, si l’on peut dire, dans la mythologie des « complexes », des « interdictions », des « compensations », des « fixations », et ainsi de suite. D’autre part, quand on rencontre au milieu de tout cela quelque terme emprunté à la métaphysique traditionnelle, il ne faudrait pas croire qu’il est toujours pris dans le sens qu’il devrait avoir normalement ; en effet, même là ou il est parlé de l’« être total », ce qui est conçu comme tel ne dépasse jamais, en fait, le domaine des possibilités individuelles. L’auteur (et cela encore est bien étonnant de la part de quelqu’un qui a lu nos livres) paraît n’avoir pas la moindre idée des états multiples de l’être, de sorte qu’il réduit tout aux proportions de la seule individualité humaine ; et, s’il est assez difficile de dire ce que peut être au juste la « réalisation » qu’il envisage, ce qui est certain en tout cas, c’est que, en dépit de l’allusion finale à l’« ouverture du troisième œil », ce n’est pas d’une réalisation initiatique qu’il s’agit, de même que, quand le « Soi » est conçu comme « pensée pure », c’est là quelque chose qui ressemble un peu trop à l’« âme » cartésienne et qui est assurément fort loin de l’Âtmâ inconditionné ; quant à l’« Intelligence indépendante », appelée aussi assez singulièrement « Raison divine », c’est tout au plus, pour mettre les choses au mieux, un simple reflet de Buddhi dans l’individualité. En ce qui nous concerne, une conclusion s’impose à la suite de ces constatations : c’est que nous ne saurions trop mettre en garde contre les applications que quiconque peut prétendre faire de ce que nous avons exposé, à notre insu et sans notre approbation, et que nous n’entendons en accepter la responsabilité à aucun degré ; comme toutes les autres déformations des doctrines traditionnelles mal comprises, ce sont là des choses qu’il est évidemment impossible d’empêcher, mais du moins est-il toujours possible, dès qu’on en a connaissance, de les désavouer formellement, et, si désagréable que cela puisse être parfois, c’est là une obligation à laquelle nous ne manquerons pas.