Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 7 juin 1940

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 2 mai ; M. Paterson est heureux de savoir que son livre vous est bien parvenu. Je lui ai transmis votre suggestion au sujet de la “Wayland Saga” ; il n’a jamais eu l’occasion de voir celle-ci, mais peut-être pourrait-il la trouver ; où a paru cette version dont vous parlez ?

Au sujet de l’“archery”, M. Vâlsan me dit avoir trouvé des choses assez curieuses dans un traité de vénerie du moyen âge, qui semble bien avoir un double sens d’un bout à l’autre, bien que ce soit d’ailleurs exprimé sous une forme très énigmatique. Ce serait trop tard maintenant pour que vous puissiez utilisez cela, mais je vois du reste que vous aviez déjà bien assez de choses pour cet article. Peut-être M. Préau, à qui M. Vâlsan a communiqué ce dont il s’agit, pourra-t-il trouver le moyen d’ajouter une note à ce sujet. – Ce que vous me dites de la dérivation symbolique des mots tels que “sâdhu”, etc., est vraiment très intéressant, et je ne l’ai jamais vu signalé nulle part.

Pour la question de “dîkshâ”, ou plus précisément de savoir ce qui doit ou non être considéré comme une initiation à proprement parler, il est bien certain que la distinction n’est pas toujours entièrement claire quand on veut entrer dans le détail des cas particuliers. Les raisons peuvent bien en être celles que vous envisagez : d’une part, il y a des traditions où la distinction de l’exotérique et de l’ésotérique n’est pas nettement tranchée, de sorte qu’il peut y avoir une multitude de degrés intermédiaires ; d’autre part, des rites qui ont été initiatiques à l’origine ont pu, par la suite, devenir simplement religieux, et on a particulièrement cette impression en ce qui concerne beaucoup de rites chrétiens ; malheureusement, l’histoire des débuts du Christianisme est terriblement obscure !

Pour l’upanayana, l’exclusion des femmes et des Shûdras ne suffit pas à lui donner le caractère d’une initiation, puisque, comme je l’ai fait remarquer dans mon article, l’ordination chrétienne, qui, actuellement tout au moins, n’est certainement pas une initiation, exclut également non seulement les femmes, mais aussi certaines catégories d’hommes tels que les esclaves, les bâtards, les infirmes (il est d’ailleurs assez curieux qu’il n’y ait presque aucune différence entre les conditions requises pour cette ordination et pour l’initiation maçonnique).

Un autre point qui me paraît important est celui-ci : toute initiation a un caractère permanent, elle est quelque chose d’acquis une fois pour toutes ; cela ne suffit pas à la définir, puisque ce caractère existe aussi pour certains sacrements (comme le baptême et l’ordination), mais ce qui ne répond pas à cette condition ne peut pas être considéré comme une initiation proprement dite. Cela justifierait encore ce que j’avais pensé tout d’abord au sujet de la dîkshâ préparatoire à un sacrifice, puisqu’elle n’a qu’un effet purement temporaire ; je crois donc que le mot, dans ce cas, ne devrait pas être traduit par “initiation”, mais plutôt par quelque chose comme “purification” ; et je ne vois toujours pas d’autre moyen que celui-là pour qu’il n’y ait pas de contradiction dans le fait d’une dîkshâ accomplie par quelqu’un qui lui-même n’est pas dîkshita...

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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