Le Caire, 16 avril 1940
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a trois ou quatre jours une lettre de Mrs. Norman, à laquelle était joint un chèque de 25 dollars, “That I send you in all good faith”, dit-elle. Je ne sais pas si cela correspond exactement à ce dont vous m’aviez parlé, mais en somme il me semble qu’il n’y a rien à dire ; cette affaire est donc ainsi réglée. – Elle me dit aussi vous écrire pour chercher quelles sont les revues auxquelles on pourrait proposer mon article ; mais, bien entendu, je compte plus sur vous que sur elle pour arriver à une solution à ce sujet !
Je viens de recevoir l’article “The Lost Atlantis” que vous m’avez envoyé, et je vous en remercie ; je ne suis pas fâché de voir que les conclusions n’en sont pas trop favorables à la théorie de Wegener. En effet, cette théorie m’a toujours paru nettement contraire à ce qui est dit dans toutes les traditions au sujet des continents disparus. Il est vrai qu’il y a lieu de distinguer entre des choses qui se rapportent évidemment à des époques très différentes, car les cataclysmes où ces continents ont été engloutis, étant contemporains de l’humanité actuelle, sont en somme très récents par rapport aux “temps géologiques” dont il s’agit dans la théorie en question ; mais l’incompatibilité vient de ce qu’il est impossible de trouver une place pour ces continents avec l’hypothèse de Wegener. Enfin, ce qui est plutôt satisfaisant, c’est que les géologues eux-mêmes semblent ne plus regarder l’Atlantide comme un simple “mythe” et qu’ils admettent la possibilité de sa disparition à une époque dont l’humanité a pu garder le souvenir ; mais, à ce propos, la notion d’une “folk-memory” dont il est question dans l’article ne me paraît pas des plus claires ; est-ce un moyen d’éviter de reconnaître l’existence d’une tradition au vrai sens du mot ?
Pour ce que vous m’avez dit au sujet de M. Burckhardt, j’ai oublié de vous signaler un point qui se rattache au même ordre d’idées, et auquel j’ai repensé depuis : dans les symboles de la Royal Arch Masonry, la “Keystone” est souvent représentée avec une sorte de figure annulaire tracée en sa partie centrale :
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Ce n’est pas une ouverture, mais cela semble être comme un rappel de l’“œil” que la “keystone” elle-même recouvre. D’ailleurs, cette figure circulaire se trouve ainsi placée naturellement au-dessus de la partie supérieure de l’arche, qui est aussi une “porte” ; cela correspond donc bien encore à ce que vous me disiez.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon
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