Le Caire, 10 avril 1940
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 12 mars, et je vous remercie de ce que vous avez écrit à Mrs. Norman ; naturellement, si elle accepte pour le paiement, ce sera très bien ainsi ; et, pour ce qui est de la publication éventuelle de l’article dans une autre revue, je m’en rapporte entièrement à ce que vous pourrez faire par la suite.
Merci d’avance pour l’envoi du “Sunkiss” que vous m’annoncez ; je crois en effet comme vous qu’il sera préférable que je n’en parle pas dans mes comptes rendus, pour que vous puissiez en réutiliser le contenu de la façon que vous dites pour les “Études Traditionnelles”.
J’ai appris ces jours-ci que M. Préau avait envoyé la traduction de votre article (il attendait d’avoir reçu vos observations pour le faire) et qu’on compte le faire paraître dans le nº d’avril.
L’accueil fait à “The nature of mediaeval art” est assez surprenant en effet ; je me demande comme vous, surtout quand il s’agit des milieux universitaires, jusqu’à quel point certaines gens comprennent les choses, et s’ils ne s’en tiennent pas souvent à une impression plus ou moins superficielle...
Pour la question du nº spécial, je m’étais bien douté (sans que j’aie pu me rappeler exactement quand je vous en avais parlé) que l’idée que vous aviez suggérée vous était venue d’une façon indépendante ; cette “rencontre” est vraiment assez remarquable... Il est certain qu’on pourra repenser pour une autre fois à la “jugglery”, car on ne peut pas songer à épuiser en un seul nº tous les côtés du sujet. Je ne sais pas encore au juste ce que je ferai ; je penserai à ce que vous me dites, mais je me demande si je pourrai trouver des indications suffisamment précises sur le sens originel de ces différents mots. – Pour l’“archery”, je n’ai malheureusement pas de renseignements très précis sur ce qui a existé ou existe encore en Europe et particulièrement en France ; un de mes amis avait eu l’intention d’entrer en rapport avec les compagnies d’archers pour pouvoir examiner la chose de plus près, mais je crains que d’autres occupations ne l’aient empêché de donner suite à ce projet ; en tout cas, je lui repose la question... Je soupçonne qu’il doit y avoir là tout un langage symbolique qui pourrait donner des indications intéressantes, même s’il n’est plus compris ; mais je n’en connais qu’une seule chose, d’ailleurs assez curieuse : c’est que le centre de la cible est appelé le “Saint-Esprit”. Du côté islamique, il ne semble pas qu’il y ait jamais eu grand’chose à cet égard ; en tout cas, c’est complètement perdu, ici du moins... Mais je crois que ce que vous avez du côté indien suffirait, surtout si cela ne devait pas vous empêcher de donner l’autre article dont vous m’avez parlé.
Ce que vous dites au sujet du livre de M. Pallis est certainement juste ; il est sûr qu’il peut atteindre d’autres lecteurs qu’un ouvrage purement doctrinal. – Quant à Mme David-Neel, je suis tout à fait de votre avis ; j’ai eu d’elle autrefois une impression plutôt fâcheuse ; il est vrai que cela remonte à une trentaine d’années et que je ne l’ai jamais revue depuis, mais j’ai appris sur elle bien des histoires assez singulières et qui n’inspirent pas confiance ; en tout cas, son attrait pour les “phénomènes” est incontestable, et c’est ce qui a dû faire surtout son succès. M. Pallis m’avait parlé du “Mipam” ; mais ce livre a paru d’abord en français sous le titre “Le Lama aux cinq Sagesses”, et avec la double signature de Mme David-Neel et du Lama Yongden ; et j’ai bien des raisons de penser que ce dernier n’est qu’un simple “prête-nom”...
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon