Le Caire, 28 mars 1940
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 2 mars ; merci de vos explications concernant la question de M. Burckhardt, qui me paraissent tout à fait satisfaisantes, et que je lui transmets aussitôt. – Il est curieux que, dans ma dernière lettre, je vous parlais justement de “Zalmoxis” et de votre article “Janua Cœli” ; puisque vous êtes sans nouvelles, je pourrai demander à nos amis roumains s’ils ne sauraient pas quelque chose à ce sujet. Il faut bien espérer que cet article pourra paraître, car je vois, par l’aperçu que vous m’en donnez, que cela doit être fort intéressant.
Le “makara” correspond au signe zodiacal du Capricorne, qui est bien en effet “Janua Cœli”, ou l’entrée du “dêva-yâna”. – Quant à la soi-disant “tête de Gorgone”, il est tout à fait compréhensible que ses cheveux représentent les rayons solaires ; mais à quelle époque a-t-on commencé à en donner l’interprétation qu’on connaît le plus habituellement ? Certains veulent faire dériver cette “tête de Gorgone” de la représentation du poulpe ; mais c’est une manie de certains, que je considère comme fort peu sérieux, de vouloir retrouver le poulpe partout, de sorte que je m’en méfie beaucoup ; qu’en pensez-vous ? (Le poulpe, d’ailleurs, se rapporte en réalité au signe du Cancer, c’est-à-dire à l’opposé même du Capricorne.) – Il me semble, d’autre part, qu’une tête très semblable se trouve dans les anciennes sculptures de l’Amérique centrale, où elle doit avoir aussi une signification “solaire” ; mais je n’arrive pas à retrouver cela exactement en ce moment.
Merci aussi du nº de “The Art News” sur l’art médiéval, reçu ces jours derniers.
M. Préau, dans une lettre du 3 mars, me disait attendre votre réponse pour achever de mettre au point sa traduction ; il a dû, d’après ce que vous me dites, la recevoir peu après m’avoir écrit, et j’espère que l’article pourra ainsi paraître dans le nº d’avril. – Je suis heureux de savoir aussi que vous pensez pouvoir lui envoyer bientôt “Le Baiser du Soleil”. Quant à la question du sacerdoce et de la royauté, je crois comme vous qu’il serait intéressant et utile de traiter séparément ce dont vous m’aviez parlé à propos de l’erreur d’Evola, en attendant que vous ayez le temps d’examiner plus complètement les autres aspects du sujet, qui est sans doute assez étendu pour pouvoir donner lieu à plus d’un article.
Je viens de terminer la “Pierre angulaire” ; cette seconde partie, où devra se trouver la reproduction de la photographie que vous m’avez envoyée, sera pour le nº de mai. – J’ai été amené, au cours de ce travail, à faire allusion aux similitudes qui existent entre le symbolisme architectural et le symbolisme alchimique ; c’est encore là une question sur laquelle il y aurait bien des choses à dire !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon