Le Caire, 20 mars 1940
Cher Monsieur,
La question soulevée par votre lettre du 19 février me semble réellement assez embarrassante, car je ne vois nulle part un cas comparable à celui dont vous parlez, du moins autant que je peux m’en rendre compte, car malheureusement je n’ai pas ici le texte du “Shatapatha Brâhmana” pour voir plus complètement de quoi il s’agit. À première vue, il semblerait que, dans ce cas, quelqu’un donne à un autre ce qu’il n’a pas lui-même, mais cette interprétation est évidemment impossible. Je me demande si la véritable explication ne serait pas donnée par le mot “purification” ; on pourrait alors, dans une certaine mesure, trouver un point de comparaison avec ce qui a lieu pour les rites funéraires, qui sont souvent accomplis, même dans leurs éléments qui ont le caractère le plus proprement purificatoire (comme le lavage du corps par exemple) par des hommes qui sont eux-mêmes regardés comme appartenant à une catégorie plus ou moins impure. Seulement, s’il en est ainsi, il faudrait distinguer entre deux sens assez différents du mot “dîkshâ” : celui de “purification” comme ici (notamment en tant que préparation à un sacrifice, ainsi que vous le dites), et celui d’“initiation” à proprement parler (comme dans le cas de la communication d’un mantra).
Quant à l’“upanayana”, j’ai justement envisagé cette question dans un de mes articles du nº de mars (vous m’en aviez déjà parlé autrefois), et, plus généralement, celle de la différence entre “samskâra” et “dîkshâ”. Les samskâras, pour lesquels je vous ai emprunté le terme de “rites d’intégration” (et les sacrements chrétiens rentrent aussi dans cette définition), sont communs à tous les membres d’un certain groupe, sans autre qualification plus particulière, et ils ont, par suite, un caractère “social” que ne peuvent pas avoir les rites proprement initiatiques. Pour ce qui est du caractère de “seconde naissance”, c’est là quelque chose qui, en réalité, s’applique dans les deux ordres à la fois ; je dois dire d’ailleurs que j’ai écrit en partie cet article pour répondre à une question assez souvent posée à propos du baptême chrétien, qui est considéré aussi comme une “seconde naissance”, et qui pourtant n’a évidemment rien d’une initiation.
J’ai commencé, pour le nº d’avril, à traiter la question de la “pierre angulaire” ; je dis commencé seulement, car le sujet est décidément bien complexe, et, pour l’expliquer un peu complètement, il faut entrer dans des développements qui auraient été trop longs pour un seul article (étant donné du moins le nombre de pages restreint dont nous disposons). Il y a beaucoup de choses dans les rituels anglais de “Mark Masonry” et de “Royal Arch Masonry”, mais le langage en est si “archaïque” qu’on a parfois de la peine à comprendre le sens exact de certains mots.
M. Paterson me charge de vous demander si vous avez reçu son livre “Old Lithuanian Songs” ; il avait demandé qu’on vous l’envoie, mais les communications avec la Lithuanie sont si lentes et si difficiles en ce moment qu’il ne peut pas savoir si cela a été fait.
La revue “Zalmoxis” a-t-elle continué sa publication ? J’y pensais ces jours-ci en revoyant la mention de l’article “Janua Coeli” que vous deviez y faire paraître.
Merci de vous informer de ma santé ; en somme, je ne vais pas mal maintenant, mais pourtant je ne me sens pas encore assez solide pour osez me risquer à sortir de la maison !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon