Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 9 février 1940

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 10 janvier ; je suis très heureux, moi aussi, d’avoir de vos nouvelles après si longtemps et de savoir que vous allez bien maintenant.

Je vous ai récrit la semaine dernière, et je vous parlais de l’histoire de “Twice a Year” ; je n’y reviens donc pas, mais je vois que je ne suis pas seul à avoir trouvé cette façon d’agir un peu singulière !

Merci pour la référence concernant la “corner-stone” ; je vais donc pouvoir m’occuper maintenant de cette question dans un prochain article ; il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus, ne serait-ce que pour expliquer la confusion courante avec la “foundation-stone”...

Je pense que vous devez sans doute avoir déjà répondu aux questions que M. Préau me dit vous avoir posées au sujet de la traduction de votre article “Nirvâna, Nibbâna” ; il y a plusieurs mots pour lesquels il a été embarrassé, et j’avoue que je n’arrive pas non plus à trouver une solution tout à fait satisfaisante. – Il me parle aussi de vos recherches sur la royauté et le sacerdoce, et, d’après ce qu’il me dit, j’espère que vous pourrez nous donner quelque chose sur ce sujet ; ce sera sûrement très intéressant, ainsi que le “Baiser du Soleil”. – Bien entendu, je suis tout à fait de votre avis en ce qui concerne l’erreur d’Evola dont vous me parlez ; cela se rattache chez lui à tout un ensemble d’idées très contestables, qui visent manifestement à affirmer une supériorité de la royauté par rapport au sacerdoce ; il sait d’ailleurs bien ce que j’en pense, mais j’ai l’impression qu’il y a là chez lui un “parti pris” et que rien ne pourrait l’amener à renoncer à ce point de vue...

Marco Pallis m’a naturellement envoyé son livre ; il s’y trouve en effet des parties qui sont très bien ; je regrette seulement qu’elles soient un peu perdues au milieu des détails d’un récit de voyages ; mais il est vrai que cela pourra ainsi atteindre des gens qui n’auraient pas lu un ouvrage entièrement doctrinal, et, d’après ce qu’il m’a écrit, il semble bien que cela ait été son intention en mélangeant ainsi ces deux ordres de choses si différents.

Pour Blake, je ne connais pas du tout le livre de Foster Damon ; Mr. Paterson va voir s’il ne se trouverait pas ici à la Bibliothèque de l’Université.

J’avais oublié de vous reparler du nº sur le folklore, que j’ai reçu en effet depuis longtemps déjà ; j’ai trouvé votre article parfait à tous les points de vue. Quant à celui de Burckhardt, c’est seulement dommage que, pressé par le temps, il n’ait pas pu développer davantage certains points, mais il me dit avoir l’intention d’y revenir dans d’autres articles. – À propos de Burckhardt, voici une question qu’il me pose : “On retrouve dans l’art roman un motif plastique que l’on voit assez fréquemment sur des portails hindous ; il s’agit d’une tête (souvent monstrueuse) qui forme pour ainsi dire la clef de l’arc et dont sortent, d’entre les dents, deux serpents ou dragons qui s’identifient aux deux “versants” de l’arc ; pourrait-il s’agir d’un symbole de Ganêsha ? Il faut ajouter que l’arc orné du motif en question n’est pas toujours l’élément d’un portail, mais plus souvent une sorte d’arc triomphal, couronnant le trône d’une divinité.” Je n’ai aucun souvenir d’avoir jamais vu cela, de sorte que je ne me représente pas exactement la chose ; à cause des serpents, je me demande s’il ne s’agirait pas plutôt d’une tête de Garuda ; sauriez-vous ce qu’il en est ?

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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