Le Caire, 1er février 1940
Cher Monsieur,
Je pense que, malgré le retard qu’ont presque toutes les correspondances en ce moment, vous devez avoir reçu la lettre que je vous ai adressée il y a environ deux mois. Depuis lors, mon état à continué à s’améliorer, bien que toujours assez lentement ; tout en évitant toute fatigue trop grande qui risquerait d’amener une rechute, j’ai pu enfin recommencer à travailler un peu et écrire mes articles pour les nos de janvier et de février des “Études Traditionnelles”.
J’ai reçu, ces jours derniers, une lettre un peu étonnante de Mrs. Norman ; il paraît qu’elle m’avait déjà écrit il y a plusieurs mois, mais cette lettre a dû se perdre, car, ainsi que je vous le disais, je n’ai jamais rien reçu. Elle dit ne pouvoir publier ce que je lui ai envoyé, parce que “each issue is very carefully planned around basic ideas” (?) et qu’elle n’envisage pas de traiter la question de l’individualisme ; je me demande si vraiment il n’y a pas d’autre raison, et si mon exposé n’a pas plus ou moins heurté ses propres conceptions... Quoi qu’il en soit, elle m’offre un dédommagement pour la traduction, ce que, bien entendu, j’accepte en principe ; mais, comme je ne sais pas du tout ce qu’on peut raisonnablement demander en pareil cas, surtout en Amérique, je vous prierai de vouloir bien fixer cela avec elle ; je m’en rapporte entièrement à votre appréciation. – Elle demande aussi s’il y aurait quelque autre revue en Amérique à laquelle je voudrais qu’elle envoie le manuscrit ; là encore, ne sachant pas ce qu’il est possible de faire, je dois forcément avoir recours à votre obligeance ; en tout cas, vous pourriez vous faire remettre le manuscrit et le garder jusqu’à ce qu’il se trouve une occasion favorable. Je m’excuse de vous causer tout cet ennui, et je vous remercie à l’avance pour tout cela.
Autre chose dont je préfère vous parlez dès maintenant, bien qu’il y ait encore du temps : pour le nº spécial des “Études Traditionnelles” de cette année, on s’est arrêté à l’idée des jeux sacrés ou traditionnels, voyant déjà la possibilité d’avoir plusieurs articles se rapportant à ce sujet. Naturellement, j’ai pensé que l’article sur le symbolisme du tir à l’arc, que vous m’aviez dit envisager il y a longtemps déjà, serait tout à fait approprié pour cette circonstance ; puis-je donc vous prier de vouloir bien y penser quand vous aurez un peu de temps libre ?
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon