Le Caire, 4 décembre 1939
Cher Monsieur,
Me voici enfin capable, après tant de mois, d’écrire un peu sans trop de fatigue ; cette crise rhumatismale a été vraiment bien longue, beaucoup plus que celle d’il y a deux ans ; enfin, si je n’en suis pas encore complètement remis, je vais cependant beaucoup mieux, et j’espère que bientôt je ne m’en ressentirai plus. – Je veux croire que, quant à vous, votre santé est complètement rétablie depuis longtemps déjà.
J’ai bien reçu toutes vos lettres (je vois que la dernière date du 30 juillet !), ainsi que vos autres envois, dont je vous remercie. – Au sujet de la photographie concernant la “corner-stone”, comment la référence devra-t-elle être indiquée exactement ? Cela ne ressort pas très clairement de la lettre dont la copie était jointe à votre article, et où il est seulement question de manuscrits du moyen âge, sans autre précision.
J’ai fait transmettre aux “Études Traditionnelles” l’adresse de l’“American Oriental Society”, en demandant qu’on envoie la revue ; mais, jusqu’ici, je ne sais pas ce qu’il en est résulté.
La publication des “Études Traditionnelles” s’est trouvée retardée par les événements, l’imprimerie ayant été fermée momentanément par manque de personnel ; enfin, le nº sur le folk-lore, qui aurait dû être celui d’août-septembre, est tout de même paru (je ne l’ai d’ailleurs pas encore reçu) ; on doit faire seulement un autre nº pour terminer l’année, et ensuite on tâchera de reprendre aussi régulièrement qu’il sera possible. En ce qui me concerne, je n’ai encore rien pu écrire, mais j’espère cependant pouvoir recommencer ma collaboration à partir du nº de janvier.
Naturellement, je n’ai pas pu non plus rédiger l’article promis pour “The American Scholar” ; vous serez bien aimable, s’il y a lieu, d’excuser ce retard et d’en expliquer la raison ; je tâcherai de m’en occuper le plus tôt que je le pourrai. Puisque vous voulez bien vous charger de la traduction, ne vaudra-t-il pas mieux que je vous envoie l’article directement, plutôt que de l’adresser à la revue qui devrait vous le renvoyer ?
Je voulais aussi vous parler de “Twice a Year” ; je n’en ai plus rien su depuis que j’ai reçu le premier nº, et on ne m’a d’ailleurs jamais accusé réception de ce que j’ai envoyé ; qu’est-ce que cela devient ?
Vous me parliez de William Blake ; j’ai bien eu toujours aussi l’impression qu’il était tout à fait autre chose qu’un mystique, mais sans pouvoir dire à quoi il se rattache exactement (à part l’emploi de quelques symboles évidemment maçonniques). J’ai relu ses poèmes pendant que j’étais malade, et je dois dire que je suis toujours aussi embarrassé ; à côté de quelques choses très nettes comme celles que vous citiez, il y en a tant qui sont incompréhensibles ! Il faudrait notamment pouvoir trouver la “clef” des noms extraordinaires qu’il emploie, et qu’il ne doit pas avoir fabriqués d’une façon purement fantaisiste ; ses éditeurs semblent n’avoir pas osé risquer quelque hypothèse là-dessus ; auriez-vous quelque information à ce sujet ?
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon