Le Caire, 5 mai 1939
Cher Monsieur,
Merci de votre lettre du 21 avril, que je viens de recevoir, et merci d’avance pour l’envoi annoncé de la photographie du “caput angularis”.
Je vais réclamer pour l’envoi des 6 exemplaires des “É[tudes] T[raditionnelles]” de mars ; il est bien possible qu’on l’ait oublié, car malheureusement il arrive trop souvent des choses de ce genre chez Chacornac, et j’ai presque continuellement des réclamations à transmettre ainsi pour une chose ou une autre !
Bien entendu, je ferai envoyer au Prof. Jurji un exemplaire du nº contenant le compte rendu de son livre (mais il se peut que ce ne soit pas tout de suite, car j’en ai beaucoup en retard en ce moment) ; je vous prierai seulement de vouloir bien me donner pour cela son adresse exacte. – Je pense, d’après son nom, qu’il doit être d’origine syrienne.
Pour M. Eliade, une certaine crainte de se compromettre, comme vous le dites, correspondrait bien à ce qu’on m’a déjà dit de son caractère ; il est d’ailleurs vrai qu’il est jeune, et il est possible qu’il soit moins timide quand il sera arrivé à avoir une situation universitaire bien établie...
Nous vous serons bien reconnaissants de faire l’article pour le nº sur le folk-lore malgré tant d’autres choses que vous avez à faire aussi actuellement ; s’il ne devait être prêt qu’un peu tard (étant donné qu’il faut tenir compte du temps nécessaire pour la traduction), il serait peut-être préférable que vous l’envoyiez cette fois directement à M. Préau ; le nº en question sera naturellement, comme toujours, celui d’août-septembre.
Pour le journal polonais, si vous n’arrivez pas à préparer quelque chose, je crois qu’il n’y aura vraiment pas lieu de le regretter, et que même cela vaudrait mieux à certains égards, car, d’après tout ce qu’on m’en a dit, ce journal a vraiment une bien fâcheuse réputation...
Vous ne m’aviez pas parlé de “sâkha” désignant la côte d’un parasol ; cela est très significatif en effet pour la correspondance avec l’arbre.
Pour la boucle du P dans le Chrisme, je pense comme vous que c’est sa position au sommet de la verticale qu’il y a lieu de prendre en considération.
Pour ce que vous dites au sujet de Janus, il est bien certain que son symbolisme a de multiples aspects ; il ne faut pas oublier, cependant, qu’il est, d’une façon générale, beaucoup plus “lunaire” que “solaire” (Diana = Dea Jana est sa forme féminine) ; elle est aussi “Janua Cœli”, et, sous l’aspect d’Hécate, “Janua Inferni”). Ce que vous envisagez se rapporterait à une transposition, d’ailleurs légitime, à un autre niveau ; je me demande, d’autre part, si ce à quoi vous faites allusion à ce propos est une forme telle que celle de l’aigle à deux têtes ou de l’oiseau double Hamsa-Garuda.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes très cordiaux sentiments.
René Guénon