Le Caire, 2 mai 1939
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu, il y a quelque temps déjà, vos deux lettres des 24 et 27 mars, puis, un peu plus tard, le nº de “The American Scholar” contenant votre article sur le Vêdânta ; merci du tout. – Me voilà encore une fois bien en retard pour ma correspondance, et du reste pour tout mon travail, par suite d’une forte grippe qui m’a rendu tout à fait malade ces temps derniers, et dont il me reste même encore une certaine fatigue.
Pour l’article sur la “Philosophia perennis”, je comprends très bien l’intérêt qu’il y a à ce que je l’écrive, étant donné le caractère de la revue et le genre de lecteurs auxquels elle s’adresse. D’autre part, le fait qu’il n’y a pas un délai étroitement fixé m’engage aussi à accepter ; je vais donc répondre dans ce sens à la lettre que j’ai reçue à peu près en même temps que les vôtres ; je tâcherai de faire pour le mieux, et je vous remercie bien vivement de vouloir bien vous charger vous-même de la traduction !
Il est intéressant qu’on vous ait demandé de faire une conférence à l’Université Catholique ; il semble vraiment, d’après cela encore, qu’il y ait bien moins de parti pris et d’idées préconçues en Amérique qu’il n’y en a en Europe dans les milieux correspondants...
M. Préau m’a dit, dans sa dernière lettre, vous avoir envoyé sa traduction de votre article sur l’“ordination bouddhique” ; peut-être même l’avez-vous déjà reçue maintenant.
Pour le folk-lore, il est vrai en effet que la question du “héros solaire” est très vaste, comme vous le dites, et qu’il faudrait plutôt un volume qu’un article pour la traiter... Les deux autres sujets que vous envisagez, celui des “Jâtakas” et celui de la “mentalité primitive”, me paraissent également intéressants ; je ne puis donc mieux faire que de vous laisser en définitive le choix entre les deux, en regrettant seulement que, à cause du manque de temps, il ne soit pas possible de vous demander de traiter l’un et l’autre ! Mais celui que vous laisserez de côté cette fois ne pourrait-il, en tout cas, être retenu pour quelque autre occasion ? – Pour ma part, je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire pour ce nº ; peut-être sera-ce tout simplement quelque chose sur les diverses idées préconçues qui sont impliquées dans les méthodes ordinaires des “folkloristes”, car il y a beaucoup à dire là-dessus...
Je vois que la question de la signification première de “muni” est décidément bien complexe ; les idées de “silence” et de “solitude” peuvent en somme être considérées comme connexes, mais il semble plus difficile d’y relier le rapport avec man et l’idée d’“inspiration”...
Merci pour les indications concernant le livre de Lund ; je pense que ce doit être dans ceux de Ghyka que je l’ai vu cité.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon