Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 2 avril 1939

Cher Monsieur,

J’ai reçu successivement, et à peu d’intervalle, vos quatre lettres des 28 février, 6, 8, et 16 mars, ainsi que le paquet où se trouvait le nº de “Speculum” ; merci du tout. – Je n’ai pas encore reçu l’article sur le Vêdânta que vous m’annonciez aussi, ni “Zalmoxis”.

Je vous remercie aussi de m’avoir fait envoyer le livre sur “el-ishrâq”, qui m’est arrivé hier ; je verrai cela avec intérêt, et j’en parlerai sûrement dans mes comptes rendus.

M. Préau me dit vous avoir envoyé sa traduction de votre article sur le “Bouddhisme originel”. – Je lui ai fait parvenir la note à ajouter à l’autre article.

Je vous retourne ci-joint la lettre du Prof. Adler et celle de Mrs. Rhys Davids ; la première est tout à fait satisfaisante, puisqu’il en ressort que nous sommes bien d’accord au fond ; c’est seulement dommage que son livre n’ait pas été plus clair à cet égard... – Quant à l’autre, c’est encore plus fâcheux que je ne le supposais, car il ne s’agit même plus là d’expériences “psychiques” plus ou moins bizarres, mais bien de spiritisme au sens le plus vulgaire du mot !

Pour le nº des “É[tudes] T[raditionnelles]” sur le folk-lore, ce que vous proposez sur les “Jâtakas” serait en effet très bien et très intéressant ; j’espère donc qu’il vous sera possible de le faire, et je vous en remercie bien vivement à l’avance.

À propos du folk-lore, l’article de Mircea Eliade que vous avez joint à “Speculum” est mieux en un sens que le point de vue ordinaire de ceux qui traitent de ces choses, car il cherche à montrer la réalité des faits qu’on a l’habitude, à l’époque actuelle, de rejeter comme “légendes” ou “superstitions” sans fondement (mais peut-être attache-t-il plus d’importance qu’il ne faudrait, à cet égard, aux expérimentations “métapsychiques” modernes) ; cependant, ce n’est pas là le côté le plus intéressant de la question, et il semble que tout ce qui est signification symbolique lui échappe ou (mais alors pour quelles raisons ?) qu’il ne veuille pas s’en occuper...

Qui est le prof. P.-E. Dumont, dont j’ai trouvé aussi dans le même paquet l’introduction d’un ouvrage sur l’Agnihotra ? Je n’en ai jamais entendu parler ; et ce qui m’a étonné est de voir qu’un livre écrit en français a été édité en Amérique.

Le sujet de la “pierre angulaire” et de son rapport avec le “diamant” est assez important et assez digne d’intérêt pour que j’y consacre un article comme vous le suggérez ; aussi j’accepte avec grand plaisir votre offre de m’envoyer une copie de l’illustration mentionnée par le Prof. Panofski ; merci pour cela encore ! Comment explique-t-on que le mot “Eckstein”, en allemand, ait aussi le sens de “diamant” ? – Il faut que je vous signale une petite inexactitude (dont je me demande d’ailleurs si elle n’est pas due simplement à une faute d’impression) en ce qui concerne les mots hébreux : le mot signifiant “angle” est pinnah (פנה) au singulier, et c’est pinnoth (פנות) qui est le pluriel ; ce mot est apparenté à pnê (פָּנִי) qui signifie “face”. Pour la question dont il s’agit, on trouve employées comme synonymes les deux expressions eben pinnah, “pierre d’angle”, et rosh pinnah, “tête d’angle”. Il est étonnant que la seconde n’ait pas empêché la confusion qui est faite couramment entre cette “pierre d’angle” et la “pierre de fondation”, confusion qui est d’autant plus curieuse, dans la tradition chrétienne, qu’elle revient tout simplement à confondre st Pierre avec le Christ !

Pour la question du “needle’s eye” (sur laquelle je souhaite que vous puissiez écrire un article comme vous en exprimez l’intention), l’emploi du mot “pâsha” dans ce sens est tout à fait remarquable. En lisant ce que vous m’écriviez à ce sujet, j’ai pensé tout de suite au rapprochement, que vous avez fait ensuite également, avec le symbole du Chrisme ; c’est surtout frappant dans certaines formes se rapprochant de la croix ansée, comme symbole, employée en Égypte dans les premiers siècles du christianisme ; et la “boucle d’Horus” symbole, qui y remplace aussi parfois le symbole, n’est pas sans rapport non plus avec le “pâsha” au sens habituel de ce mot (de loupe). D’autre part, il n’est pas douteux que ce “pâsha” figure aussi le “nœud vital”, qui joue un grand rôle dans certaines initiations, en particulier dans le Compagnonnage (où il est représenté par une cravate nouée d’une façon spéciale) ; mais d’ailleurs ces significations différentes, loin d’êtres incompatibles, ont au contraire un rapport assez étroit, quoique ce ne soit peut-être pas très facile à expliquer aussi clairement qu’il le faudrait…

La question de l’article pour la revue polonaise ne semble pas devoir s’arranger très facilement en ce qui me concerne ; je n’ai pas eu d’autres nouvelles de M. Janta, mais, à quelqu’un que j’avais chargé de s’informer auprès du directeur, celui-ci a répondu qu’il n’accepterait que des articles inédits, et je ne vois guère la possibilité d’en rédiger un dans le délai voulu... – D’autre part, je dois dire que j’ai eu de fâcheux renseignements sur la façon dont la revue en question est considérée en Pologne : tout ce qui y paraît est réputé représenter le “point de vue juif”, et c’est là une opinion tellement admise que rien ne pourrait la modifier !

Je viens de voir des affiches annonçant la vente du mobilier du prof. Hocart ; je suppose que cela indique qu’il doit quitter l’Égypte prochainement.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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