Le Caire, 25 janvier 1936
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir aujourd’hui même votre article “Angel and Titan”, et je vous remercie bien vivement de cet envoi. Je l’attendais pour répondre à votre lettre du 30 décembre, dans laquelle vous me l’annonciez, et qui m’était parvenue dès la semaine dernière. – Je vois que cet article a une grande étendue ; je vais le lire avec beaucoup d’intérêt et, naturellement, en faire un compte rendu. C’est intéressant en effet qu’il ait pu paraître ainsi dans une revue “orientaliste”, en dépit de son point de vue traditionnel ; je crois qu’en France une pareille chose serait tout à fait impossible !
Je vous remercie d’avance pour votre autre article concernant la “réincarnation”, que j’espère aussi pouvoir lire aussi bientôt. – J’ai déjà remarqué aussi bien souvent ces extraordinaires confusions dont vous parlez pour la traduction d’“âtman” et d’autres termes. Du reste, il semble que les Occidentaux n’aient plus actuellement aucune idée d’une différence quelconque entre l’âme, l’esprit, etc. ; leur conception de la constitution de l’être humain est si grossièrement simplifiée !
Si Mrs. Coomaraswamy s’arrête ici à son retour de l’Inde, je serai très heureux de la rencontrer, car il est bien entendu que son cas est de ceux qui représentent une exception ; et ce que vous me dites des conditions de son séjour dans l’Inde le montre bien. C’est seulement dommage que nous ne soyons pas assez grandement logés, car autrement ma femme se serait fait un plaisir de la recevoir de son mieux, malgré la difficulté que peut causer la différence de langage, car elle ne connaît aucune autre langue que l’arabe. Maintenant, il y a aussi cette question de l’étude du français, pour laquelle il n’y a pas beaucoup de ressources ici. En y réfléchissant bien, je vois une solution qui serait possible, grâce à une dame que nous connaissons (elle est française, mais est, elle aussi, une véritable exception) ; mais tout dépend de la question de savoir si sa santé et ses occupations le lui permettront... Elle doit déménager ces temps-ci, et je crois que justement sa nouvelle demeure sera assez grande ; enfin, je lui en parlerai le plus tôt possible et je vous tiendrai au courant, ou bien j’informerai directement Mrs. Coomaraswamy à l’adresse que vous m’indiquez. En ce qui me concerne, je dois dire que je suis tout à fait ignorant de l’enseignement des langues ; et puis, si je ne perds pas l’habitude d’écrire le français, parce que je le fais continuellement, j’ai tout à fait perdu, depuis plusieurs années, celle de le parler... Enfin, sans rien pouvoir affirmer, j’espère un peu que la chose pourrait s’arranger de la façon que je viens de vous dire ; ce serait certainement très bien ainsi.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon