Le Caire, 10 février 1939
Cher Monsieur,
J’avais bien pensé en effet tout de suite, pour ce que vous m’écriviez au sujet de Tilak, à la question des “sept rayons”, et je croyais même que c’était cela plus particulièrement qui vous avait inspiré cette réflexion ; je n’avais pas réfléchi qu’alors le nº de décembre des “É[tudes] T[raditionnelles]” n’avait pas encore eu le temps de vous parvenir... En tout cas, c’est bien toujours la même question qui se pose : si c’est volontairement qu’il s’est limité à cette interprétation “naturaliste”, pourquoi n’a-t-il pas tout au moins indiqué que ce sens n’était pas le seul ni même le principal ? – Sur Tilak lui-même, j’ai remarqué qu’il y avait, parmi ceux qui l’ont connu personnellement, des opinions extrêmement différentes : certains vont jusqu’à le considérer comme un “jîvan-mukta”, tandis que d’autres prétendent qu’il n’a jamais été rien d’autre qu’un simple “scholar” ; il me semble qu’il y a là exagération à la fois dans un sens et dans l’autre...
Pour ce qui est de Ghyka, son ouvrage m’a bien produit toujours exactement la même impression qu’à vous ; et je dois ajouter qu’il y a aussi certains faits bizarres qui ne sont pas de nature à inspirer confiance. Ainsi, quelqu’un m’a montré autrefois une lettre de lui, dans laquelle il disait que la lecture de mes ouvrages avait beaucoup contribué à l’engager dans ces recherches ; or vous pouvez remarquer qu’il ne les mentionne jamais... Par contre, il cite indistinctement toute sorte de “sources” parmi lesquelles il en est dont le caractère est plus que douteux ; il accepte même aveuglément de véritables mystifications. Je sais qu’il est en relations avec bien des gens plus ou moins suspects, qui l’influencent manifestement ; il est bien certain que tout cela ne serait pas possible s’il y avait chez lui une véritable compréhension... – La 2e partie du “Nombre d’Or” surtout est écrite sur un ton “profane” extrêmement fâcheux, et qui montre qu’il n’a pas la mentalité voulue pour traiter un tel sujet comme il doit l’être, et aussi qu’une connaissance “technique” des organisations initiatiques lui fait défaut. Tout ce travail serait à refaire entièrement dans un autre esprit ; il est vrai qu’il y en a bien d’autres dont on pourrait en dire autant !
Le cas de Valéry est assez différent, car je ne crois pas qu’il se prenne lui-même très au sérieux ; mon impression est qu’il n’y a chez lui rien de plus qu’un “jeu d’idées”, et qu’au fond il ne croit pas même qu’il y ait une vérité à atteindre. Il y a d’ailleurs dans son attitude et dans la façon dont il exploite son succès quelque chose qu’on pourrait qualifier de “charlatanesque” et qui est vraiment déplaisant ; le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne fait jamais rien d’une façon désintéressée...
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon