Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 11 novembre 1938

Cher Monsieur,

Vos deux lettres des 5 et 13 octobre me sont arrivées en même temps la semaine dernière, et je viens de recevoir celle du 27. – J’ai été très heureux d’avoir de vos nouvelles, car je commençais à craindre que vous ne soyez souffrant ; mieux vaut que votre silence n’ait été dû à rien d’autre qu’à vos occupations, ce que je ne comprends que trop bien ; il est vraiment bien difficile d’arriver à faire tout ce qu’on voudrait, même en se laissant le moins possible distraire de son travail !

M. Préau semble décidément aller mieux ; il a quitté la Savoie pour les Landes, et il faut espérer que le climat beaucoup plus doux de cette région sera plus favorable à sa santé. Sa nouvelle adresse, au cas où vous ne l’auriez pas encore, est : “Clair Logis”, Soustons (Landes).

Je suis content que vous ayez été satisfait de la façon dont votre article sur El-Khîdr a été présenté, malgré ce qui s’est produit pour les illustrations, et qui en somme n’est pas bien grave. – Je pense que vous avez reçu le nº d’octobre, qui contient votre article sur le “panthéisme” ; merci d’avance pour l’“archery”, quand il vous sera possible de trouver un peu de temps pour arranger cela.

Merci de l’envoi des 2 dernières parties de la “Katha Upanishad”, qui m’est parvenu juste à temps pour que je puisse en parler dans les comptes rendus de novembre ; comme vous le verrez, je n’ai fait que signaler un certain nombre des points les plus importants, car je dois dire que je ne trouve aucune objection à formuler ; il me semble que nous sommes entièrement d’accord sur toutes ces questions, parmi lesquelles il en est peut-être quelques-unes sur lesquelles j’aurai à revenir moins sommairement dans mes articles, comme je le fais en ce moment pour celles qui se rapportent au symbolisme du dôme.

J’ai reçu aussi un nº de la revue “Parnassus”, et je pense qu’il a dû m’être envoyé sur votre indication. – Également la note du Dr. Heinsch, qui, tout au moins sous cette forme succincte, est quelque peu énigmatique ; il y a sûrement quelque chose dans toutes ces histoires d’“orientations préhistoriques”, mais malheureusement, parmi ceux qui s’en occupent, chacun semble préoccupé de les faire accorder avec des théories particulières qu’il a construites et qui sont souvent bien fantaisistes...

La traduction de “The Fifth Veda”, avec l’introduction de Mr. Mac Iver dont vous parlez, a paru dans le nº d’août du “Visva-Bharati Quarterly”. Quant à la publication qui a été faite simultanément dans “Indian Culture”, c’est le Dr. Manilal Patel qui en a pris l’initiative sans en avoir avisé personne ; je ne sais comment il aura pu justifier, à l’égard du “V.-B. Q.”, cette façon d’agir qui semble un peu singulière ; en tout cas, ni Mr. Mac Iver ni moi-même n’y avons été absolument pour rien.

Je vous remercie de toutes les explications concernant les différents points dont je vous avais parlé dans mes lettres successives ; pour la vache, ce que vous dites est en effet ce qui peut faire comprendre la chose le plus simplement. – Pour Skanda, il y a sûrement des aspects multiples, mais le rapprochement avec Agni paraît bien donner la signification fondamentale. Il est intéressant de remarquer que le mot hébreu נער, qui est l’équivalent exact du sanskrit “kumâra”, est appliqué par les Kabbalistes à Metatron ; celui-ci a l’attribut d’“everlasting youth”, ce qui est aussi le sens même du nom de Sanatkumâra.

Pour la possibilité d’“entrée” par la voie de l’arc-en-ciel, il me semble que vous avez raison et qu’on pourrait dire en effet que ce chemin ne passe pas par la Porte même. Je pense aussi, à ce propos, à un passage du Qorân où il est question de “deux moitiés d’arc” (qui correspondent à el-Haqq et el-Khalq), le point où elles se joignent étant situé “au plus haut horizon” ; il faudrait pouvoir examiner cela de plus près...

Je vois que vous pensez tout à fait la même chose que moi au sujet du questionnaire de Mr. Wagner, et d’ailleurs je me doutais bien qu’il ne pouvait pas en être autrement. De toute façon, je me demande comme vous s’il me serait possible de trouver le temps de faire quelque chose, car j’ai toujours aussi bien du travail en retard ; et, par surcroît, je ne sais pas du tout dans quel délai il voudrait avoir les réponses...

Merci de vos suggestions au sujet d’articles pouvant convenir à Miss Kramrisch (dans le doute, j’écrivais toujours “Mrs.” jusqu’ici) ; avec ceux que vous m’indiquez, il pourra toujours y en avoir déjà pour un certain temps... – Quant à Mrs. Norman, je vois qu’il y a encore du temps ; y a-t-elle déjà quelque chose de paru ? Je n’ai toujours rien vu jusqu’ici... Vous avez oublié de me dire si vous pensiez préférable que je fasse quelques modifications à mon chapitre afin qu’il se présente comme un tout complet ; vous serez bien aimable d’y penser une prochaine fois, afin que je puisse l’arranger s’il y a lieu et le lui envoyer.

J’ai reçu ces jours derniers une lettre d’un M. Jean Chevalier, instituteur à Vienne (Isère), qui dit être ami d’A. Gleizes et être en correspondance avec vous. Ce qu’il m’écrit ne me donne pas une idée entièrement nette de son point de vue ; il me fait plutôt l’impression de quelqu’un qui a de la bonne volonté, mais qui n’est pas tout à fait “au point” ; si vous le connaissez davantage, peut-être pourrez-vous me dire ce que vous en pensez... – Il me parle aussi d’Eric Gill et me demande si je le connais ; à la vérité, le nom ne m’est pas inconnu, mais je ne sais plus du tout qui peut m’en avoir parlé, et en tout cas je n’ai jamais rien lu de lui.

Je n’ai pas vu jusqu’ici le nouveau livre de Mrs. Rhys Davids ; il est cependant possible encore que nous le recevions, s’il a été édité par Luzac comme les précédents. – L’emploi du mot “dîksh” pour l’ordination bouddhique est intéressant en effet. – Quant à la question du nombre des éléments, votre interprétation la ramènerait en somme, comme vous le dites, à une affaire de terminologie ; seulement, je me demande si elle serait valable pour toutes les écoles, car certaines d’entre elles semblent bien faire âkâsha = shûnya.

Ce que vous me signalez au sujet de l’écriture “numérique” de la vallée de l’Indus me paraît très intéressant, et je serais heureux s’il m’était possible d’avoir plus de détails à ce sujet. – Ce que je ne comprends pas bien est la connexion “indonésienne”, à moins que ce mot ne soit pris ici dans un sens différent de celui qu’on lui donne d’ordinaire...

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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