Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 2 décembre 1935

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 7 novembre ; j’ai bien reçu aussi, il y a une quinzaine de jours, les “Brooklyn Museum Quarterly”, et je vous en remercie. Il y a en effet dans cet article de H. J. Spinden des vues intéressantes ; et cela semble indiquer, comme vous le dites, qu’il y a tout de même quelque chose de changé dans la façon de voir de certains ; souhaitons que cette compréhension aille en se développant...

La lettre dont vous me communiquez la copie est assez remarquable aussi à ce point de vue, et j’avoue que cela m’a même quelque peu étonné de la part d’un Occidental. Je ne connais d’ailleurs pas du tout ce Mr. Hocart, même de nom ; j’en ai parlé aujourd’hui à quelqu’un qui pourra peut-être s’informer plus complètement à son sujet ; mais il est très difficile ici d’avoir des relations quelconques avec le monde européen, qui est comme complètement séparé du nôtre... Enfin, je verrai par la suite suivant ce que j’en apprendrai ; je vous remercie de lui avoir signalé mes livres et le “Voile d’Isis” ; peut-être aussi vous écrira-t-il quelque chose à ce sujet.

Les disques de gramophone qui existent ici sont tous, autant que je sache, de la musique moderne et ayant subi des influences occidentales. On avait fait des disques de récitation du Qorân, mais la chose a été interdite, et il paraît que l’on ne peut se les procurer qu’en Allemagne.

Merci de vos explications au sujet de l’“ûrnâ”, qui sont extrêmement intéressantes ; tous les rapprochements que vous notez me paraissent tout à fait justes. J’avais déjà entendu parler de cet “anansi” ouest-africain; mais je ne crois pas qu’il puisse y avoir un rapport avec le nom latin (ou plutôt grec d’origine) de l’araignée, car, si je ne me trompe (je n’ai pas de dictionnaire pour vérifier), celui-ci est “arachnea” et non “aranea”. – D’autre part, je ne crois pas à l’étymologie de “çûfî” venant de “çûf”, laine ; comme toutes les autres qu’on en a données, elle est plutôt un rapprochement phonétique fait après coup ; ce mot est plutôt un “chiffre”, qui, comme tel, n’a pas de dérivation linguistique. – La “mandorla” est appelée aussi “vesica piscis”; mais je pense que c’est uniquement à cause de sa forme et qu’il serait difficile de tirer de cette dénomination des considérations d’un ordre bien profond, tandis que le symbolisme de l’amande (luz) est au contraire très important ; ceci, bien entendu, sans préjudice des autres rapports symboliques de la figure en question, soit avec la “yoni”, soit avec une construction géométrique qui est liée à celle du triangle équilatéral, et peut-être d’autres encore...

Je suis heureux d’apprendre que vous préparez un article établissant l’inexistence de l’idée de “réincarnation” dans les textes anciens, orthodoxes et même bouddhiques ; cela est très important et très utile, car cette interprétation grossière a fini par s’imposer d’une façon presque générale ; il est à remarquer qu’on ne la trouve pas dans les premières traductions, et certainement l’influence théosophiste a été pour beaucoup dans sa diffusion ; c’est vraiment une chose incroyable que la plupart des Occidentaux semblent incapables de comprendre la différence essentielle qui existe entre “transmigration” et “réincarnation” !

Il y a chez Maritain, malgré ce qu’il prétend, bien des côtés très “modernistes”, non pas seulement au point de vue esthétique comme vous l’avez remarqué, mais aussi sous d’autres rapports ; j’ai même appris dernièrement des choses qui m’ont étonné sur ses sympathies communistes... Quoi qu’il en soit, si lui et ceux qui le suivent ont eu l’idée de s’intéresser aux doctrines orientales, je sais que c’est uniquement pour me combattre ; il paraît même que Lacombe prépare un livre qui veut être spécialement une réponse à “L’Homme et son devenir”. Il y a certainement chez eux, à cet égard, un travail de déformation qui, pour être dans un autre sens que celui des orientalistes “officiels”, n’en est pas moins dangereux, et que j’ai bien des raisons de ne pas croire inconscient...

Vous ne m’aviez pas parlé du travail d’Albert Gleizes, mais j’en avais déjà entendu parler par ailleurs. Je connais du reste l’auteur, et je sais qu’il a beaucoup d’idées vraiment curieuses, bien qu’il ne réussisse pas toujours à les préciser et à les mettre entièrement au point. Il faudra que je demande à M. Luc Benoist s’il connaît cela, car, naturellement, puisqu’il s’agit d’art, c’est là quelque chose qui rentre davantage dans le domaine de sa compétence particulière.

Je prends note aussi de l’ouvrage de Heppner, que j’ignorais tout à fait ; peut-être pourrai-je trouver un moyen de l’obtenir... En principe, je me méfie beaucoup de ce qu’écrivent les missionnaires ; il est rare, en effet, que leurs exposés mêmes ne soient pas déformés par leurs préjugés ; mais il faut reconnaître qu’il y a tout de même des exceptions, et il semble, d’après ce que vous dites, que ce soit ici le cas. Il en est ainsi aussi pour les traductions de textes chinois du P. Wieger ; il n’y a qu’à ne pas tenir compte des réflexions plus ou moins extraordinaires dont il les accompagne ; mais je me suis toujours demandé, à ce propos, comment on pouvait exposer ou traduire correctement quelque chose sans l’avoir compris véritablement au fond...

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

René Guénon

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