Le Caire, 31 janvier 1938
Cher Monsieur,
Merci de votre lettre du 9 janvier et de votre carte du 11, que je viens de recevoir. – Le manuel du British Museum ne m’est pas parvenu jusqu’ici, mais j’espère bien que, cette fois encore, il ne s’agit que d’un simple retard, et je vous remercie à l’avance.
Pour la question des “rayons”, nous sommes bien d’accord en effet : il n’est pas douteux que les rayons droits représentent la lumière ; quant aux rayons ondulés, représentant le feu ou l’eau, ou les deux, on pourrait, en raison de l’opposition de ces deux éléments feu et eau, voir là encore un cas du “double sens” des symboles. – Je serai fort intéressé par ce que vous m’annoncez au sujet du symbolisme de l’“épée flamboyante”.
La question des individus exceptionnels se trouvant dans un milieu où il n’y a plus d’initiation est effectivement assez embarrassante à certains égards ; il peut, dans certains cas tout au moins, arriver qu’il soit remédié à cette situation par des circonstances également exceptionnelles ; mais la vérité est que ceci ne relève pas de la juridiction du “Qutb”, mais de ce qui est représenté par la fonction d’El-Khidr, en tant que maître des “Afrâd”.
Pour l’“émanation”, les textes de st Thomas que vous m’indiquez paraissent bien en effet pouvoir s’interpréter dans le sens que vous envisagez. Une chose qui m’étonne quelque peu, étant donné que st Thomas a parlé ainsi d’“émanation”, c’est l’aversion générale des théologiens catholiques pour ce mot, qui semble leur inspirer presque de la terreur...
Je ne connaissais pas le sens de “relinquere” que vous me signalez. – Il est certain qu’un même mot ne peut pas toujours être traduit d’une façon uniforme, car il n’y a jamais équivalence ou coïncidence parfaite entre les termes de deux langues différentes. Je pense seulement qu’il faut éviter autant que possible les mots qui, même si leur sens originel ne soulève pas d’objection, ont pris, par l’usage qu’en ont fait les philosophes occidentaux, une acception spéciale dont il est devenu à peu près impossible de les séparer.
Ce que vous me dites de la question de l’“éducation” en Amérique est tout de même un signe assez favorable, et j’avoue que je ne m’y serais pas attendu ; peut-être y a-t-il là, dans les Universités, moins de routine “officielle” qu’en Europe ; mais l’association de ces vues avec les tendances fascistes ne s’explique pas très bien... – D’autre part, je viens de recevoir le “Christian Social Art Quarterly”, avec la conférence de Mr. Graham Carey ; ce mouvement entrepris par des religieuses m’a aussi quelque peu surpris...
Je vous remercie de votre suggestion de donner tout d’abord à Mrs. Norman la traduction d’un chapitre de la “Crise du Monde moderne” ; quel est celui qui, à votre avis, pourrait convenir le mieux ? – Il n’y a encore que trois chapitres de traduits jusqu’ici.
Maintenant que votre article sur le symbolisme de l’épée est paru, puis-je me permettre de vous rappeler que vous aviez bien voulu nous en promettre un sur l’“archery” (je ne trouve pas le mot correspondant en français) ?
On me réclame avec insistance l’arrangement de la réédition du “Roi du Monde”, et je n’arrive toujours pas à trouver le temps de m’en occuper !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon