Le Caire, 21 septembre 1937
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir tardé bien involontairement à répondre à vos dernières lettres : depuis que je vous ai écrit, j’ai eu une crise de douleurs rhumatismales tellement violente que je suis resté complètement immobilisé pendant près d’un mois ; et, quoique j’aille beaucoup mieux maintenant, je ressens encore une certaine fatigue qui ne disparaîtra que peu à peu... Naturellement, cela m’a mis tellement en retard pour tout mon travail que je ne sais plus trop comment en venir à bout ; j’ai dû commencer par m’occuper de mes articles pour octobre, et je suis tout de même arrivé à les expédier à temps, mais cela n’a pas été sans difficulté !
La première fois que j’ai pu aller à la poste, j’y ai trouvé vos lettres des 27 juillet et 9 août, ainsi que celle qui contenait les notes à ajouter à vos articles, l’“American Review”, le “Bulletin of the Museum of Fine Arts”, votre article sur “the Vedic doctrine of Silence”, et les “Ancient Indian Coins” ; je vous remercie bien vivement pour le tout.
Ces symboles figurant sur les anciennes monnaies sont en effet très intéressants et mériteraient d’être étudiés de près ; à quelle époque les fait-on remonter approximativement ? Le dernier de la p. 9 rappelle en effet celui dont vous m’aviez parlé il y a quelque temps, et, d’autre part, il est visiblement apparenté aussi au swastika et à la double spirale ; il y a d’ailleurs certainement entre tous ces symboles des relations sur lesquelles j’ai depuis longtemps l’intention d’écrire quelque chose ; peut-être y arriverai-je un jour... – Ce que vous vous proposez de faire sur la question des “7 rayons du Soleil” m’intéressera beaucoup ; ce qui m’intrigue à ce propos dans les figures représentées ici, c’est que la plupart n’ont que 6 rayons, et que, si la première en a bien 7, un de ceux-ci diffère des autres en ce qu’il ne se termine pas en “trishûla” ; comment cela peut-il s’expliquer ? – Je remarque aussi, à la même page, une figure (la 8e) exactement semblable à l’une des formes du symbole chrétien du “Signaculum Domini” étudié par M. Charbonneau-Lassay.
Pour l’article de Mr. Arberry, c’est en effet le texte même qui est le plus intéressant ; je pensais même que, si j’avais du temps, j’essaierais peut-être d’en faire une traduction plus exacte... Et surtout plus conforme à l’esprit même du texte.
Merci de me signaler la publication de “Cultural Heritage of India” ; j’ai dit à Chacornac de le demander pour compte rendu, et j’espère donc pouvoir ainsi le recevoir ; ce que vous m’en dites est réellement très satisfaisant, car il était à craindre que les tendances “modernistes” y aient la plus grande place ; mais, d’après ce qui m’a été dit il y a quelque temps, il semblerait que, dans la “Ramakrishna Mission” elle-même, il se produise un certain mouvement de retour à la tradition ; savez vous jusqu’à quel point cela est exact ?
M. Préau m’a écrit qu’il vous avait envoyé sa traduction de votre article ; j’espère que vous l’aurez eue assez tôt pour que vos observations puissent lui parvenir avant qu’il ait les épreuves à corriger ; je crois d’ailleurs que celles-ci auront eu un certain retard, l’imprimerie ayant été fermée pendant quinze jours le mois dernier.
Je vois que votre travail sur la “réincarnation” sera beaucoup plus long que je ne le pensais, car je croyais qu’il ne s’agissait en somme que d’un simple article ; je souhaite que vous puissiez terminer sans trop tarder le volume entier que vous envisagez, car il sera certainement fort utile pour rectifier beaucoup d’idées fausses... – Ceci me fait penser à Mrs. Rhys Davids : j’ai appris dernièrement qu’elle s’occupe beaucoup de “psychisme”, pour ne pas dire de spiritisme ; il y a sûrement là l’explication de bien des choses bizarres que j’avais remarquées depuis longtemps dans ses écrits !
Je note votre suggestion d’écrire quelque chose sur la position réelle de la doctrine islamique à l’égard de la question des avatâras ; l’opposition n’est qu’apparente et se trouve beaucoup plus dans la forme que dans le fond ; mais je dois dire que le sujet est un de ceux que j’hésite beaucoup à traiter, non pas seulement parce qu’il est difficile de l’exposer exactement et de façon à être bien compris, mais aussi parce que cela risque beaucoup de provoquer des réactions particulièrement hostiles de différents côtés (et surtout, bien entendu, du côté chrétien).
Il faut que je vous parle d’une lettre que j’ai reçue la semaine dernière, de Mrs. (ou Miss ?) Dorothy Norman, qui m’écrit de votre part, dit-elle, et m’expose son projet d’une revue qu’elle veut fonder, et à laquelle elle me demande si je serais disposé à collaborer. Voudriez-vous, si vous en aviez l’occasion, avoir l’obligeance de lui faire savoir que je viens d’être malade et que, à cause de cela, je tarderai probablement un peu à lui répondre ? C’est d’ailleurs la vérité, mais, en outre, je voudrais bien savoir par vous, avant de répondre, ce qu’il faut penser exactement de ce projet, qui, tel qu’elle me le présente, paraît quelque chose de très “mêlé” et dont l’orientation ne se dégage pas nettement... Elle dit que vous avez déjà accepté de collaborer à un nº spécial sur le symbolisme ; peut-être pourrai-je aussi donner quelque chose au moins pour cette circonstance, si toutefois il y a un délai suffisant pour que j’aie le temps de m’en occuper, et aussi, bien entendu, à la condition qu’on me laisse entièrement libre quant au sens dans lequel je traiterai le sujet. Je crains un peu, entre autres choses, que cette revue n’ait un côté politique assez accentué, sans d’ailleurs pouvoir très bien comprendre selon quelles tendances... Vous me rendrez grand service si vous pouvez me donner quelques précisions sur tout cela ; j’avoue que je trouve toujours un peu inquiétant d’accepter de collaborer à une revue dont la publication n’est pas encore commencée ; mais il va de soi que, dans le cas présent, c’est surtout ce que vous m’en direz qui pourra déterminer ma réponse.
Je pense que peut-être vous êtes déjà rentrés à Boston maintenant ; il faut espérer que vous pourrez réaliser votre intention de vous installer hors de la ville, d’autant plus que, dans celle-ci, l’agitation doit être certainement bien plus grande qu’au Caire et plus fatigante... Quant à nous, nous nous proposons de faire bâtir une petite maison sur un terrain que nous avons, tout près d’où nous habitons maintenant, aussitôt que nous pourrons avoir des fonds suffisants pour entreprendre cette construction ; il est tellement plus agréable d’être vraiment “chez soi” !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon