Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 23 octobre 1937

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 5 octobre, et je vous remercie de vos bons souhaits pour mon rétablissement. Je continue à aller de mieux en mieux, mais pourtant je ressens encore une certaine fatigue, surtout quand je reste assis trop longtemps pour écrire, ce qui ne me permet pas d’avancer autant que je le voudrais tout mon travail en retard...

Le refus de Harcourt Brace est fâcheux, car je ne crois pas, et Mr. Lennard non plus, qu’un éditeur anglais ose publier ce livre. En tout cas, je transmets ce que vous me dites à Mr. Lennard (qui est maintenant à Santiniketan, comme vous le savez peut-être), et, s’il pense qu’il vaut mieux essayer de s’adresser à un autre éditeur américain, je vous serai bien reconnaissant de tout ce que vous pourrez faire encore à ce sujet.

Je vous remercie des renseignements concernant Mrs. Dorothy Norman et son projet de revue ; je vais lui répondre, d’après cela et pour les raisons que vous dites, en acceptant en principe, mais, bien entendu, sans m’engager à une collaboration régulière dont il ne me serait sans doute pas possible de trouver le temps. Il est d’ailleurs bien certain que, à part le cas d’une revue d’un caractère tout à fait spécial, il ne peut guère s’en trouver dont l’esprit et les tendances répondent exactement à ce que nous pourrions souhaiter...

Je viens de recevoir enfin le nº des “É[tudes] T[raditionnelles]” sur le Tantrisme ; il a eu beaucoup de retard, surtout du fait de la négligence des imprimeurs dont il devient de plus en plus difficile d’obtenir ce qu’on veut, mais enfin il se présente d’une façon tout à fait satisfaisante. Auriez-vous quelques adresses de personnes à qui il pourrait y avoir intérêt à l’envoyer ?

Votre explication au sujet des sept rayons me paraît tout à fait satisfaisante ; en somme, le symbole est équivalent à symbole dans le cas où l’on considère celui-ci comme représentant un septénaire, en comptant le centre ; d’ailleurs, partout où il est question des “sept directions de l’espace”, la 7e (ou la 1re) est aussi le centre. – À propos de la forme des rayons, il y a aussi une autre chose d’assez remarquable dans la figuration médiévale du soleil, où les rayons sont de deux sortes, alternativement droits et ondulés (c’est M. Charbonneau-Lassay qui me l’a signalé) ; il me semble que cette dualité peut s’entendre comme celle de la lumière et de la chaleur, mais il est possible qu’elle ait encore d’autres significations.

Au sujet de mâtrâ et “matière”, vous avez sans doute raison si l’on s’en tient au sens étymologique de ce dernier mot ; mais, si l’on ne veut pas risquer des équivoques, n’est-on pas obligé aussi de tenir compte de tout ce que les modernes, physiciens ou autres, ont accumulé dans cette notion de “matière” et qui en change complètement la signification ? Je ne vois pas que tout ce qui est “mesurable”, c’est-à-dire en somme tout ce qui est du domaine de la quantité (plus exactement du domaine de la quantité continue) soit nécessairement “matière” au sens moderne du mot ; c’est ce dernier, bien entendu, qui n’a d’équivalent dans aucune doctrine traditionnelle, ni même dans la philosophie ancienne. – Je dois dire aussi que je trouve très gênant l’emploi des mots “matière” et “forme” dans le langage scolastique, car ni l’un ni l’autre n’y a son sens actuel, il résulte de là de fréquentes confusions ; la traduction de mâtrâ par “matière” me paraît avoir le même inconvénient.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.

René Guénon

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