Le Caire, 22 octobre 1935
Cher Monsieur,
Je suis heureux de savoir que mon envoi vous est bien parvenu, et je vous remercie de ce que voulez bien me dire à ce sujet. Quand les circonstances permettront de rééditer ces deux livres, il est probable que j’y ferai un certain nombre d’additions importantes.
Ce que vous me signalez au sujet de l’“ûrnâ” est très intéressant, et d’ailleurs il me semble que les deux interprétations ne s’excluent pas ; j’ai moi-même parlé du symbolisme “solaire” de l’araignée et de sa toile (je crois que c’est dans “Le Symbolisme de la Croix”, bien que je ne le retrouve pas en ce moment). – Merci d’avance pour le travail sur “Angel and Titan” que vous m’annoncez.
Votre article est traduit ; je ne sais pas encore quand il passera, car il y avait ces temps-ci un certain nombre de choses en retard, mais il est probable que cela ne tardera pas beaucoup.
Pour “bhakti”, il est à craindre que, en français, le mot “participation” ne soit pas compris sans d’assez longues explications, d’autant plus qu’il faut tenir compte du fait que certains “sociologues” en ont fait un emploi fâcheux, en rapport avec cette absurde invention qu’ils appellent la “mentalité prélogique” ; quoi qu’il en soit, il faudra que je réfléchisse encore à cela...
Pour la question de la “morale”, nous sommes bien d’accord au fond, comme je crois vous l’avoir déjà dit ; seulement, toutes ces transpositions d’un point de vue à un autre demandent toujours de sérieuses précautions si l’on ne veut pas risquer qu’elles entraînent des confusions ou de fausses assimilations. – Quant à la “science”, je crois surtout qu’il faut toujours maintenir nettement la distinction entre “science traditionnelle” et “science profane” cette dernière n’étant d’ailleurs que le produit d’une déviation. Pour Indrâgni, etc., vos remarques concordent entièrement avec ce que j’ai indiqué dans “Autorité Spirituelle et Pouvoir Temporel”, au sujet du pouvoir unique dont dérive à la fois le spirituel et le temporel, et qui, par conséquent, est antérieur à leur séparation ; il est d’ailleurs bien entendu qu’il y a dans tous cela des aspects qui se situent, si l’on peut dire à des degrés différents de réalité.
Ce que vous dites de ceux qui ont accepté les points de vues et les méthodes des Occidentaux n’est malheureusement que trop vrai ; et cela non pas seulement dans l’Inde, mais dans tout l’Orient... Quant à la possibilité de faire admettre certaines choses par les orientalistes, je dois avouer que j’en suis un peu étonné, car, pour ma part, je n’ai jamais rencontré dans ce monde la moindre marque de compréhension ! – Je vous remercie de ce que vous m’indiquez à ce propos ; j’ai déjà demandé qu’on recherche ce travail de M. Mus (dont le nom m’était tout à fait inconnu), et j’ai signalé le livre d’Andrae à un de nos collaborateurs qui sait l’allemand, car je l’ignore malheureusement moi-même. – Pour ce qui est de Lacombe, je ne sais que trop bien de quoi il s’agit, puisque c’est quelque chose qui est plus spécialement dirigé contre moi ; ce groupe de Maritain a, depuis quelque temps, entrepris à l’égard des doctrines orientales un travail de déformation d’un nouveau genre, en les travestissant en “mysticisme” ; si cette question vous intéresse, je pourrai vous en reparler plus longuement une prochaine fois.
Croyez, je vous prie, à mes meilleurs et très distingués sentiments.
René Guénon