Le Caire, 5 septembre 1935
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier votre aimable lettre, et je vous remercie bien vivement de l’envoi de l’article qui y était joint, et qui, je pense, conviendra très bien en effet pour le “Voile d’Isis” ; il va naturellement falloir le traduire, mais ce n’est pas là un travail bien long ni bien difficile.
Je ne suis pas étonné que vous n’ayez pas pu trouver d’exemplaires de l’“Ésotérisme de Dante” et du “Roi du Monde”, car ces deux volumes sont épuisés depuis assez longtemps déjà, et il paraît qu’on n’en rencontre plus que rarement. Il est arrivé heureusement que, ces jours derniers, j’ai retrouvé dans des paquets de livres un exemplaire de chacun, alors que je croyais bien n’avoir plus que les miens ; c’est donc avec grand plaisir que je vais vous les envoyer dès demain.
Je vous remercie de vos remarques très intéressantes, et je prends bonne note de vos suggestions. Pour la question de la “moralité”, nous sommes, bien entendu, tout à fait d’accord en principe, mais je crois qu’il faudrait pouvoir trouver un autre mot, afin d’éviter les confusions que peut faire naître l’acception la plus commune de celui-là. Ce qui me rend un peu difficile de traiter ce point de vue, c’est que, pour réagir contre le “moralisme” occidental, j’ai souvent insisté fortement, dans mes livres, sur le caractère relatif de tout ce qui s’appelle morale ; évidemment, il y a une question de vocabulaire à déterminer pour résoudre cette difficulté, et, avec quelque réflexion, ce n’est peut-être pas impossible...
Pour ce qui est de bhakti, vous avez tout à fait raison en ce qui concerne le sens originel ; mais, dans les époques plus récentes, le sens de “dévotion” ne paraît-il pas malgré cela avoir prévalu, avec la prédominance de l’élément sentimental qu’il implique comme vous le dites très justement ? Il faudra, dès que j’en aurai l’occasion, que j’appelle sur ce point l’attention de notre collaborateur Mr. R. Allar, qui s’est occupé plus particulièrement de cette question.
Votre remarque au sujet d’Indrâgni est très importante et vient s’ajouter encore, comme confirmation, à beaucoup d’autres choses du même genre. Ne pourrait-on pas aussi, à un certain point de vue, envisager ici un rapprochement avec le couple Nara-Nârâyana, identifié lui-même avec Arjuna-Krishna, etc. ? Cela demanderait des développements, mais vous n’en avez certainement pas besoin pour comprendre ce que je veux dire... – D’autre part, tout indique que les deux pouvoirs n’ont pas été séparés à l’origine, mais seulement à partir d’une certaine période. Cependant, il semble bien qu’on doive envisager une révolte “préhistorique” des Kshatriyas ; autrement, comment comprendre le rôle de Parashu-Râma ?
Veuillez croire, cher Monsieur, à mes meilleurs et très distingués sentiments.
René Guénon