Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 24 juin 1935

Cher Monsieur,

Merci de votre lettre et de votre envoi, qui me sont parvenus en même temps.

Il y a dans “The Darker Side of the Dawn” des indications fort intéressantes, et qui peuvent suggérer beaucoup de rapprochements avec ce qu’on trouve aussi dans d’autres traditions ; il serait bien à souhaiter que vous ayez l’occasion de développer davantage ces considérations par la suite. – Quant à votre étude sur l’esthétique médiévale, les idées que vous y exprimez coïncident tout à fait avec ce que je pense moi-même.

Je suis heureux de voir que nous sommes aussi tout à fait d’accord sur le sens à donner aux mots “âryen” et “non-âryen”, que je n’ai jamais pu considérer comme désignant des races.

Quant aux traditions “pré-hindoues” dans l’Inde, je me suis sans doute insuffisamment expliqué. Il est bien entendu que tous les peuples sont ou ont été en possession de traditions qui dérivent d’une source unique, mais de façon plus ou moins directe. Les traditions sumérienne, dravidienne, etc., paraissent procéder de formes se rattachant plus spécialement à certains centres secondaires, tandis que la tradition “hindoue”, venue du Nord, est celle qui provient le plus directement de la tradition primordiale (pour notre Manvantara), indiquée partout comme “polaire” à l’origine. Ceci a naturellement un lien direct avec la question du “Paradis terrestre” à laquelle vous faites allusion, et dont j’ai déjà parlé dans mon livre “Le Roi du Monde”, ce qui n’empêche que j’y reviendrai peut-être encore quelque jour comme vous me le suggérez. – Pour ce qui est de l’analogie des événements historiques avec les principes, d’où leur valeur symbolique (qui n’exclut aucunement leur réalité de fait), j’y ai insisté souvent ; c’est là une chose que les Occidentaux semblent avoir beaucoup de peine à comprendre en général.

Je m’excuse de vous répondre si brièvement pour aujourd’hui, mais j’espère bien que maintenant notre correspondance ne s’en tiendra pas là.

Je vous remercie de ce que vous voulez bien me dire de mes ouvrages et de ce que vous faites pour les faire connaître autour de vous.

Veuillez croire, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

René Guénon

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