Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 6 mai 1937

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir en même temps vos deux lettres des 19 et 22 avril, ainsi que la brochure concernant le Shamanisme ; merci du tout. – Je vous retournerai naturellement cette brochure comme vous me le demandez ; j’espère seulement que ce n’est pas trop pressé, car j’aurai sans doute certaines choses à noter, et peut-être même vais-je y trouver quelques idées à utiliser pour un article.

L’inconvénient qu’il peut y avoir à étendre le sens du mot “Shamanisme”, c’est que, pour beaucoup de gens, il est presque synonyme de “sorcellerie”. Cette assimilation n’est sans doute pas justifiée, et il y a autre chose que cela dans le Shamanisme proprement dit ; on pourrait cependant se demander si, dans son état actuel, il ne représente pas une certaine dégénérescence, et si les rites tels que ceux que vous mentionnez y ont encore gardé leur portée première. Il arrive souvent, en effet, que des vestiges de traditions très anciennes peuvent être plus ou moins déviés ; dans le cas de certains peuples africains, par exemple, la chose ne semble pas douteuse. Je vais naturellement repenser encore à tout cela...

Une autre question qui est assez énigmatique aussi, c’est celle du “Bön” thibétain ; certains veulent l’assimiler plus ou moins au Shamanisme ; mais qu’en connaît-on au juste ? Tout ce que j’ai vu là-dessus ne donne en somme que des indications assez vagues.

Merci d’avance pour “The Secret of Ana’l-Haqq” que vous m’annoncez, mais qui ne m’est pas encore parvenu ; devrai-je vous le retourner aussi ?

D’après l’explication que vous me donnez, c’est bien le mot “épée” qui conviendra pour traduire “sword” dans votre article.

Je vais transmettre à M. Préau votre suggestion à propos du “Kâma-Kâla-Vilâsa”. – Le nº sur le Tantrisme est maintenant tout à fait décidé ; nous comptons donc sur l’article que vous avez bien voulu nous promettre. Quant à moi, je ne sais pas encore exactement quel sujet je traiterai ; étant toujours pris par des choses pressées, je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir beaucoup jusqu’ici... La mise au point d’une traduction italienne de “L’Homme et son devenir” m’a donné beaucoup de mal tous ces temps-ci, mais enfin c’est presque terminé maintenant. D’un autre côté, Chacornac voudrait que je lui envoie sans tarder le texte complété du “Roi du Monde”, pour la réédition qu’il compte faire paraître avant la fin de cette année, et je n’ai pas encore pu commencer à m’en occuper...

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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