Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 14 décembre 1936

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 21 novembre, et je suis content de savoir que mon envoi vous est bien parvenu, et aussi que nous sommes bien d’accord en ce qui concerne saint Bernard ; cette étude que vous faites de l’idée de “Deificatio” promet d’être fort intéressante.

Ce que vous me dites de ce petit groupe de bonne volonté à Harvard indique qu’il y a peut-être quelque chose à faire dans ce milieu, bien que, naturellement, il ne faille pas s’attendre à ce que la majorité puisse jamais être dans ces dispositions, si contraires en somme à ce qu’est l’esprit universitaire en général et dans tous les pays !

Pour “Khwâja Khizr”, je m’étais bien douté en effet que vous n’aviez pas pu dire toute votre pensée, sans connaître cependant le caractère de la revue dans laquelle votre article a paru, car c’est la première fois que j’en vois quelque chose.

Pour le passage de Plotin que vous citez, il paraît bien évident en effet qu’il ne peut en aucune façon être question de “mémoire” dans l’“éternel présent”, et que, même si on en étend la signification au-delà de la modalité temporelle, elle ne peut en tout cas exister que pour un être qui est encore conditionné par quelque mode de succession. En l’entendant ainsi, la mémoire des états antérieurs, pour l’être qui n’a pas encore atteint la Délivrance, ne présente sans doute aucune impossibilité, et l’usage que vous envisagez de cette “mémoire recouvrée” serait en somme tout à fait légitime ; il y a cependant, en ce qui concerne le Bouddhisme, quelque chose qui peut donner lieu à un doute sur une telle intention : c’est son apparente négation du “Soi” permanent. C’est d’ailleurs là un point sur lequel il semble y avoir des contradictions difficiles à résoudre, et je n’ai jamais trouvé aucune explication satisfaisante de la véritable attitude du Bouddhisme à cet égard.

On commence à se préoccuper du choix d’un sujet pour le nº spécial des “Études Traditionnelles” de 1937, bien que ce ne soit que pour août-septembre comme d’habitude, ce qui donne encore du temps pour y réfléchir. Parmi les sujets envisagés comme possibles, on me cite notamment le Yoga et le Tantrisme ; je n’ai pas encore pu beaucoup y penser, mais je serais très heureux d’avoir votre avis là-dessus. Naturellement, si un de ces sujets était décidément choisi, nous nous permettrions de vous demander votre collaboration. – On propose aussi le Taoïsme, mais il est à craindre qu’il ne soit plus difficile d’avoir suffisamment d’articles sur ce sujet.

Je n’aurais pas pensé qu’il pouvait y avoir actuellement encore de si grands espaces vides en Amérique ; sous ce rapport tout au moins, cela est bien différent de l’Europe où on a l’impression que tout est tellement resserré !

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

René Guénon

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