Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 5 novembre 1936

Cher Monsieur,

Votre lettre du 22 octobre m’est arrivée en même temps que l’envoi que vous m’aviez annoncé dans la précédente ; merci encore ! – M. Préau me dit qu’il a aussi reçu de vous, de son côté, un envoi de plusieurs articles.

Ce que vous m’apprenez au sujet de “Patron and Artist” et de Harvard est vraiment intéressant, et d’ailleurs heureux, mais je comprends que vous en soyez un peu surpris vous-même. Je me demande toujours aussi comment des choses de ce genre doivent être interprétées au juste : faut-il y voir la marque d’un certain changement d’attitude qui serait bien à souhaiter, ou y a-t-il seulement incompréhension de la véritable portée de certaines choses ?

Votre étude sur “Khwâjâ Khadir” (ici, nous disons “Seyidna El-Khidr”) est très intéressante, et les rapprochements que vous y avez signalés sont tout à fait justes au point de vue symbolique ; mais ce que je puis vous assurer, c’est qu’il y a là-dedans bien autre chose encore que de simples “légendes”. J’aurais beaucoup de choses à dire là-dessus, mais il est douteux que je les écrive jamais, car, en fait, ce sujet est de ceux qui me touchent un peu trop directement... – Permettez-moi une petite rectification : El-Khidr n’est pas précisément “identifié” aux Prophètes Idris, Ilyâs, Girgis (saint Georges) – (bien que naturellement, en un certain sens, tous les Prophètes soient un) ; ils sont seulement considérés comme appartenant à un même Ciel (celui du Soleil).

Puisque vous me parlez de saint Bernard, vous ne savez sans doute pas que j’ai moi-même écrit quelque chose sur celui-ci ; on me l’avait demandé pour un recueil de vies de saints, et cela a été édité ensuite en une brochure séparée, dont je joins un exemplaire à cette lettre. Étant donné le cadre qui était imposé pour ce travail, il ne m’était guère possible de faire autre chose qu’une sorte de résumé historique ; j’ai réussi cependant à y introduire quelques allusions qui, pour ceux qui les comprennent, peuvent donner une idée du véritable caractère du personnage. En effet, ce caractère, pour moi, est bien initiatique et non pas simplement mystique ; les correspondances que vous envisagez me paraissent donc tout à fait justifiées.

Pour la question de la “mémoire”, la façon dont vous l’envisagez est très exacte ; il est bien certain que la mémoire, au sens ordinaire, est quelque chose qui appartient exclusivement à ce monde et qui ne peut pas suivre l’être dans un autre état, donc qui est parmi les éléments que, lors de son passage à celui-ci, il doit laisser derrière lui ; il n’est d’ailleurs pas possible de comprendre comment cette mémoire, comme telle, pourrait se retrouver dans un état dont le caractère n’est plus temporel ; il ne peut subsister alors que ce qui y correspond “intemporellement”, si l’on peut dire, et qui par là même n’est plus une “mémoire”.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.

René Guénon

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