Le Caire, 1er novembre 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre du 9 octobre il y a quelques jours déjà, et maintenant je viens de recevoir en même temps vos deux livres (j’avais eu la semaine dernière une carte de Mr. Weyhe m’annonçant l’envoi), ainsi que votre article sur l’Ashwamêdha ; je vous remercie bien vivement pour le tout. – L’autre envoi d’articles que vous m’annoncez ne m’est pas encore parvenu, mais cela n’a rien d’étonnant, étant donnés les délais habituels de la poste.
Je comprends très bien que vous n’ayez guère pu écrire pendant votre séjour à la campagne, et cela est tout à fait excusable ; l’essentiel est qu’il ait été profitable à votre santé. On a quelque peine à s’imaginer qu’il puisse encore y avoir ainsi de la véritable campagne dans un pays aussi industrialisé que le sont les États-Unis !
Pour la question de “rebirth”, je vois que nous sommes entièrement d’accord sur l’interprétation des textes auxquels vous faites allusions. Quant à ce cas de “mémoire” qui s’est produit récemment dans l’Inde, j’avais déjà vu divers articles à ce sujet ; il est bien clair qu’il s’agit là d’une sorte de transfert d’un ensemble d’éléments psychiques ayant gardé une cohésion exceptionnelle. Un cas qui semble être plus fréquent, c’est celui où de semblables éléments, quoique beaucoup plus fragmentaires en général, se trouvent transmis par hérédité. Quant à ceux qui se manifestent dans les séances spirites, il est bien entendu qu’ils sont aussi du même ordre ; et il leur faut l’appui d’êtres humains vivants (le médium ou les assistants, peu importe) pour qu’ils reprennent une apparence de conscience individuelle ; mais cette manifestation n’est que temporaire, tandis que, dans l’autre cas, ils se sont en quelque sorte “incorporés” à une individualité, et là est en somme toute la différence.
Ce que vous me dites de ces vestiges traditionnels dont vous avez pu constater la survivance dans le Maine est vraiment bien curieux ; je ne suis d’ailleurs pas étonné qu’actuellement tout cela doive tendre à disparaître très rapidement.- J’ai vu moi-même des choses tout à fait semblables en France, parmi les paysans, soit aussi pour arrêter le sang, soit pour guérir divers autres accidents : foulures ou entorses, brûlures, etc. ; et les conditions de transmission étaient bien les mêmes ; mais, là aussi, je crois que cela se perd maintenant. Les formules employées sont souvent assez singulières, car la plupart contiennent un mélange de mots latins, grecs, hébreux même, généralement très déformés ; malgré cela, et l’ignorance du sens de ces mots chez ceux qui les emploient, elles n’en gardent pas moins une efficacité qui n’est pas contestable (j’en ai vu les effets dans bien des cas), mais toujours, bien entendu, à la condition qu’elles aient été transmises régulièrement. – Il est certain que l’équivalent de ces choses doit se retrouver à peu près partout ; en tout cas, l’analogue existe dans le monde arabe, et aussi chez les Juifs d’Orient.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon