Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 21 mai 1936

Cher Monsieur,

Merci de votre article sur la peinture jaina que j’ai reçu ce matin en même temps que votre carte du 6 mai et votre lettre du 8, et qui, bien que je n’aie pu encore que le parcourir, me paraît compléter remarquablement les considérations exposées dans votre “Buddhist Iconography”.

Les vases figurés avec des yeux me rappellent d’une singulière façon les vases mycéniens dits “à tête de chouette” ; pensez vous qu’il soit réellement possible d’établir là quelque rapprochement ?

Ce que vous me citez du livre de Jadunath Sinha concorde en effet entièrement avec ce que j’ai dit sur le même sujet ; seulement, pourquoi vouloir alors éviter les considérations métaphysiques, ce qui ne me paraît pas seulement difficile, mais même impossible, du moins si l’on ne veut rien déformer ? – Je vais demander à Chacornac de tâcher d’obtenir ce livre, ainsi que celui de Carl Hentze maintenant que j’ai l’indication de l’éditeur.

Merci d’avance pour ce que vous pourrez faire pour l’ouvrage de M. Charbonneau-Lassay ; l’éditeur traîne malheureusement beaucoup et ne finit pas de préparer les prospectus. – Je ne sais pas exactement quel titre va être arrêté définitivement pour cet ouvrage, mais je ne crois pas que le mot “symbolisme” y figure, ce qui en effet est peut-être plus prudent pour ne pas gêner sa diffusion ; à un moment, il était question de prendre comme titre “L’Iconographie emblématique du Christ”.

Au sujet du mot “mâyâ”, il est certain qu’“illusion” est très loin du sens originel ; mais, d’un autre côté, l’emploi du mot “magie”, en français du moins, est vraiment impossible, à cause de l’autre usage plus habituel de ce même mot, avec lequel il y aurait des confusions inévitables et très fâcheuses ; j’avoue que je ne vois pas très bien en ce moment quel terme à peu près satisfaisant on pourrait proposer... La terminologie de Boehme est d’ailleurs tellement spéciale qu’on ne peut guère y faire des emprunts sans être obligé de les accompagner d’une explication.

Merci pour vos indications complémentaires sur la question du “vajra”, sur laquelle je me propose de revenir dans quelque article.

Pour le “vestigium pedis”, il sera très intéressant que vous puissiez rassembler les références dont vous parlez ; oserais-je vous demander s’il ne serait pas possible d’en faire un article pour les “Études Traditionnelles” ? – Quant à l’origine préhistorique de ce symbolisme, nous sommes bien d’accord ; on peut en effet penser qu’il y a là plus spécialement une relation avec les traditions des peuples pasteurs ; pour ce qui est de peuples chasseurs, je pense qu’il n’y en a jamais eu autrement que par suite d’une certaine dégénérescence, et non primitivement. Quoi qu’il en soit, j’ai vu en France, sur des rochers, un assez grand nombre de ces empreintes préhistoriques de pieds humains (qui, sous l’influence du Christianisme, sont attribués par les paysans à la Vierge ou à différents saints), ainsi que de pieds de chevaux ; j’ai vu également, sur le mont Sinaï, deux empreintes de pieds de chameaux (que les Bédouins de la région attribuent au chameau de Moïse). D’autre part, il me semble bien me rappeler que, dans l’iconographie chrétienne, il y a des figurations de l’Ascension où, au-dessous du Christ s’élevant dans les airs, on voit l’empreinte de ses pieds sur la montagne ; il y a sûrement quelque rapport entre tout cela...

Je vais communiquer à M. Luc Benoist ce que vous me dites au sujet de M. Mus et lui donner l’adresse de celui-ci ; malheureusement, cela est très éloigné de Paris, mais il se peut qu’il ait quelque occasion d’y aller. – Je vais lui signaler en même temps l’ouvrage de Dom L. Baillol, car cela me paraît rentrer aussi plus particulièrement dans son domaine.

Je n’avais jamais entendu parler de la revue “Spek” ; il y a d’ailleurs certainement beaucoup de choses de ce genre dont mon ignorance de l’allemand m’empêche d’avoir connaissance.

Vous me reparlerez sans doute un peu plus tard des questions concernant les cycles ; en tout cas, je vois bien que vous pensez exactement comme moi sur les points auxquels vous faites allusion.

Pour “Yaksha”, votre explication me montre mieux de quoi il s’agit au fond ; il est regrettable que vos deux livres sur ce sujet soient épuisés, mais n’auriez-vous pas l’intention de les rééditer, en y ajoutant cette synthèse finale dont vous parlez ? – Ici, je doute qu’ils puissent se trouver ailleurs qu’à l’Université américaine, avec laquelle il ne m’est pas possible d’entrer en relations, ne serait-ce qu’à cause de son caractère “missionnaire”...

Je ne sais que trop en effet combien on est loin de pouvoir faire tout le travail qu’on se propose ; j’admire même que vous puissiez arriver à tant écrire, alors que, pour ma part, je désespère de faire jamais même le centième de ce que j’ai en vue ! – Sûrement, toutes les interprétations des orientalistes seraient à reprendre et à rectifier d’un bout à l’autre ; et un tel travail ne serait possible que si un assez grand nombre de personnes y collaboraient...

Je crois bien comme vous qu’il n’y a rien à faire pour modifier les vues de Mrs. Rhys Davids, tellement elle me donne l’impression d’être pleine de parti-pris et de “self-conceit”, jusqu’à déclarer incompétents, par avance, tous ceux qui ne pensent pas comme elle ! – Il se peut qu’il y ait moins d’idées préconçues en Amérique qu’en Europe, où qu’elles y soient moins fortement enracinées.

Je suis persuadé aussi qu’il doit subsister encore quelque initiation chez les Indiens d’Amérique ; en dehors de cela, il n’y a sûrement, comme en Europe, d’autres vestiges authentiques de cet ordre que ceux qui se trouvent dans la Maçonnerie, dont les possibilités de restauration sont malheureusement bien douteuses. À défaut d’initiation de forme occidentale, il faudrait que quelque chose vienne d’ailleurs pour assurer la continuité indispensable d’une transmission, et il est bien difficile de dire actuellement jusqu’à quel point ce serait réalisable...

Pour revenir au Yakshas, il y a bien longtemps que j’hésite à écrire quelque chose sur la question des Kabires, qui touche de près à celle-là (et aussi, bien entendu, à celle des “Fils de Dieu”, ou plutôt des Dieux, “Beni-Élohim”, et des “filles des hommes”), tellement elle me paraît complexe. – Ici, nous avons aussi, rapportées aux Jinns, beaucoup de choses touchant la question du “feu souterrain” et des “trésors cachés” ; mais tout cela est vraiment bien difficile à exposer de façon à le rendre intelligible pour des esprits occidentaux...

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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