Le Caire, 22 avril 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu la semaine dernière votre lettre du 1er avril, et avant-hier me sont parvenus vos “Elements of Buddhist Iconography”, que j’attendais pour y répondre, afin de pouvoir vous en remercier en même temps. J’en ai déjà lu une partie ; le point de vue où vous vous placez est fort intéressant et me paraît tout à fait juste ; les symboles qui se rapportent à l’Axe du Monde sont d’ailleurs particulièrement significatifs. Le rapprochement que vous indiquez entre le trishûla et le vajra est très digne de remarque ; j’ai parlé autrefois du vajra dans un article sur les “pierres de foudre”, mais j’aurai peut-être encore quelque occasion de revenir sur ce sujet. D’autre part, vous avez touché à une question qui se rattache à un mystère “préhistorique” : celle des figurations d’empreintes de pieds, humaines et animales ; il y a là quelque chose que je n’ai jamais pu arriver à préciser très exactement, mais qui me paraît important ; ne pensez-vous pas pouvoir développer cette question à part ? – Un point qui n’est pas entièrement clair pour moi, c’est ce qui concerne les Yakshas ; j’ai toujours pensé qu’ils étaient surtout associés au “feu souterrain”, comme les Kabires ; mais y a-t-il là encore autre chose ? – Sûrement, le titre “Buddhist Symbolism” que vous envisagiez aurait mieux montré le caractère de l’ouvrage, d’autant plus qu’il s’y agit surtout de symboles “aniconiques”. Il est bien curieux que, dans le Christianisme aussi, ce soient les symboles de cette sorte qui aient été employés exclusivement au début...
À propos précisément de questions d’iconographie et de symbolisme, il ne faut pas que j’oublie de vous parler d’une autre chose : M. Charbonneau-Lassay, aux travaux duquel vous avez dû voir que j’ai fait assez souvent allusion, a terminé la première partie de son grand ouvrage sur les symboles du Christ ; lui aussi montre que la plupart de ces symboles se rattachent directement aux traditions antiques. Il a trouvé un éditeur, mais qui, à cause de l’importance de l’ouvrage (il doit y avoir ensuite deux autres parties), ne veut pas se risquer à en entreprendre la publication sans être assuré d’un nombre suffisant de souscriptions. Comme j’ai pensé que peut-être vous pourriez trouver autour de vous des personnes susceptibles de s’y intéresser, j’ai donné votre adresse, parmi quelques autres, à M. Charbonneau ; il vous enverra sans doute d’ici peu le prospectus contenant un spécimen de l’ouvrage. D’autre part, en vous retournant l’article de Mr. Hocart, j’y joins aussi une brochure de lui dont j’ai encore plusieurs exemplaires, et qui, bien que se rapportant à un sujet beaucoup plus spécial, pourra aussi vous donner quelque idée de ses travaux. Je me permets d’attirer votre attention là-dessus, car il serait bien à souhaiter que cette édition puisse se faire ; si vous aviez quelques adresses qui puissent être utiles (de personnes ou d’institutions), vous serez bien aimable de me les indiquer, et je les lui transmettrais ; en tout cas, merci d’avance pour tout ce que vous pourrez faire à ce sujet.
À propos de Borobudur, il y a déjà longtemps que j’ai entendu dire que les bas-reliefs qui sont enterrés ne l’ont pas été accidentellement, mais que cela était prévu ainsi dans le plan primitif de l’édifice ; M. Mus a-t-il parlé aussi de cette question ?
J’arrive à ce dont vous me parlez dans votre lettre, concernant la doctrine des cycles ; je dois dire qu’il y a là des choses qui me paraissent réellement très difficiles à exprimer, plus peut-être qu’à concevoir, et c’est d’ailleurs pourquoi, bien qu’on me l’ait souvent demandé, je n’ai jamais pu me décider à faire un travail d’ensemble sur ce sujet. – D’abord, il doit être bien entendu qu’aucune doctrine traditionnelle n’admet l’idée d’un “progrès” général, à moins qu’on ne l’entende au sens tout à fait restreint de développement matériel, car ce dernier s’accorde bien avec la marche même du cycle. Par conséquent, il n’est aucunement nécessaire de supposer un tel développement matériel chez les premiers hommes ; ce que toutes les traditions affirment, c’est qu’ils possédaient tous, et d’une façon spontanée, un état spirituel qui ne peut être atteint que difficilement et exceptionnellement par les hommes actuels. – Il faut remarquer aussi que les restes découverts par les paléontologistes ne sont pas forcément ceux des premiers hommes, surtout si ceux-ci vivaient sur quelque continent qui a disparu par la suite. Il se peut qu’il y ait eu déjà, à des époques reculées, des cas de dégénérescence, surtout parmi ceux qui avaient échappé à quelque cataclysme ; ce ne sont d’ailleurs pas les indices matériels qui peuvent permettre d’en juger réellement. En tout cas, j’ai l’impression que les cavernes préhistoriques ont été bien plutôt des sanctuaires que des habitations... – Je ne sais pas exactement à quelle période on pourrait faire correspondre ce qui est indiqué dans le chapitre VI de la Genèse, qui mériterait certainement d’être examiné de plus près à ce point de vue. Il se peut d’ailleurs que ce soit susceptible de plusieurs applications à des niveaux différents ; mais la plus immédiate doit être en rapport avec ce qu’on dit des derniers temps de l’Atlantide, ce qui ne nous reporterait qu’au Dwâpara-Yuga et serait donc encore bien loin des débuts du Manvantara.
Cela dit, je crois que, pour résoudre la principale difficulté que vous signalez, il faut distinguer nettement deux choses tout à fait différentes : d’une part, ce qui se rapporte à la marche même d’un cycle, c’est-à-dire au sens du développement d’un monde ; d’autre part, ce qui concerne les êtres qui sont manifestés dans ce monde, mais qui ne font en somme que le traverser sans lui être liés essentiellement ; l’état de ces êtres doit, d’une façon générale, être, à chaque moment, en conformité avec les conditions du monde considéré, donc plus spirituel au début et plus matérialisé à la fin. On pourrait dire que, au début, un monde est apte à fournir un terrain de manifestation à des êtres réellement plus “avancés” que ceux qui y viendront ensuite ; je ne vois pas qu’il y ait là quelque chose de contradictoire. – D’ailleurs, la distinction que je viens de dire apparaît nettement si, par exemple, on considère ceci : quand on parle des cycles précédant le nôtre (il est bien entendu que cela doit s’entendre analogiquement et non en un sens littéralement temporel), on les représente comme au-dessous ou en arrière de nous ; quand on parle des êtres nous précédant dans le parcours des cycles, on les représente au contraire forcément comme au-dessus ou en avant de nous ; et ceci se rapporte naturellement encore à l’opposition des Dêvas et des Asuras... J’ai dû écrire autrefois, sur ces sortes d’antinomies “cosmologiques”, quelque chose que je n’ai jamais publié, mais que je retrouverai sans doute parmi mes papiers, et que je pourrai peut-être reprendre un jour.
Les “Enfers” paraissent désigner en réalité plusieurs choses qu’il y a lieu de distinguer : soit les états inférieurs (cycles précédents dans la manifestation universelle) eux-mêmes, soit les “traces” de ces états dans l’état humain ; et encore les “limbes”, domaine de potentialités non actualisées, qui peut répondre plus particulièrement à ce que vous envisagez ; les “ténèbres extérieures”, où sont rejetés finalement les “rebuts” d’un cycle, et qui correspondent aussi, dans le symbolisme hindou, à la région obscure située au-delà du mont Loka-Aloka, etc.
Le Krita-Yuga peut bien avoir été “sur la terre”, mais cela n’implique pas nécessairement que la terre elle-même était alors ce qu’elle est présentement ; on pourrait même se demander si ce ne sont pas les changements de conditions survenus à certaines époques dans le monde terrestre qui empêchent qu’on puisse, par des recherches quelconques, trouver des vestiges vraiment “primitifs”. – Je dirais volontiers aussi que “sur la terre” ne signifie pas exactement “sur cette terre” ; la tradition islamique parle très nettement des “sept terres”, manifestées successivement ou alternativement, et qui sont d’ailleurs la même chose que les sept dwîpas de la tradition hindoue. – Bien entendu, tout cela n’empêche pas que les considérations sur les origines puissent aussi être envisagées en un sens plus universel ; mais elles doivent toujours pouvoir, par une transposition appropriée, s’appliquer à tous les niveaux, y compris celui que représente l’histoire de l’humanité terrestre.
Vous voudrez bien me dire ce que vous pensez de ces quelques réflexions, et aussi si elles donnent lieu à des questions portant sur des points plus précis...
Encore une chose que j’allais oublier, à propos de ce que vous indiquez dans votre note 100 : Er-Rûh s’identifie au Metatron de la Kabbale ; son “lieu” est au centre d’El-‘Arsh, représenté par une figure circulaire. Les huit anges qui supportent El-‘Arsh correspondent bien aux quatre points cardinaux et aux quatre points intermédiaires ; mais ils correspondent aussi, en même temps, à certains groupes de lettres de l’alphabet arabe, disposés suivant leur ordre numérique et répartis selon ces mêmes régions.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon