Le Caire, 25 septembre 1946
Cher Monsieur,
J’ai reçu “Rigveda, X, 90, 1” et “Gradation, Evolution, and Reincarnation” (cet article est-il le même que celui que j’avais vu mentionné, avec un titre similaire, comme devant paraître dans “Isis” ?) ; merci pour ce nouvel envoi.
À propos de votre note sur la pupille de l’œil, il faut que je vous signale que celle-ci est appelée en arabe “insân el-`ayn”, littéralement “l’homme de l’œil”, ce dont Mohyiddin ibn Arabi, dans ses “Fuçûç el-Hikam”, tire des conséquences assez remarquables, car il s’en sert pour interpréter le mot “insân” lui-même. – Un autre point très digne d’attention est le double sens du mot “`ayn”, qui est à la fois “œil” et “source” ou “fontaine” (ceci, naturellement, en connexion avec la “Fons Vitæ” ou “Fons Sapientiæ”, etc.).
Votre “Baiser du Soleil” doit passer dans les nos d’août (sans doute paru maintenant) et de septembre-octobre des “É[tudes] T[raditionnelles]” ; après cela, il ne restera plus rien de vous en réserve. Je vais donc vous prier de vouloir bien penser dès maintenant à d’autres articles que l’on puisse faire paraître au cours de l’année 1947 (où je pense que la revue va pouvoir reprendre sa périodicité normale) ; vous pourrez, pour la traduction, les envoyer directement à M. Préau comme à l’ordinaire, afin d’éviter une perte de temps.
Vous verrez que, dans un de mes articles pour le nº de novembre, je cite “What is Civilization ?” que cependant je n’ai pas encore reçu jusqu’ici. C’est M. Kanefsky, dont je vous parlais la dernière fois, qui en a un exemplaire et qui me l’a montré, et (encore une “coïncidence”) j’y ai trouvé quelque chose qui était justement en rapport avec l’article que j’étais en train d’écrire à ce moment-là.
Au sujet de M. Kanefsky, il a eu malheureusement quelques ennuis à cause d’un défaut de visa à son passeport, et il semble peu probable qu’il soit autorisé à résider ici comme il l’aurait souhaité. On est du reste devenu très difficile à cet égard depuis la guerre, et on ne fait guère d’exception que pour les personnes qui arrivent ayant déjà ici un emploi tout trouvé, ce qui n’est pas son cas. Il semble décidément qu’on mette de plus en plus d’obstacles aux voyages d’un pays dans un autre ; ce n’était vraiment pas la peine de tant perfectionner les moyens de transport !
M. Allar me dit, dans sa dernière lettre, que la traduction de “Hinduism and Buddhism” est déjà presque terminée. – Il semble que M. Luc Benoist ne doive pas beaucoup tarder à être nommé à un poste de conservateur de musée en province, bien qu’il n’y ait encore rien de définitivement fixé. Du fait de son départ, c’est M. Allar qui le suppléera pour s’occuper effectivement de tout ce qui concerne la collection “Tradition”, dont, bien entendu, il demeurera cependant toujours le directeur en titre.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon