Le Caire, 8 août 1946
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre des 30 juin-11 juillet, et j’avais déjà reçu la semaine dernière le livre d’A. Huxley et le nº de “Chimera”, pour lesquels je vous remercie. – Je suis heureux de savoir que, de votre côté, vous avez bien reçu les “Aperçus”.
L’article de J. Barzun est curieux en effet ; on m’avait dit déjà, de différents côtés, que la réclame sous toutes ses formes a pris en ces dernières années, en Europe et en Amérique, un développement et une importance dont il n’est guère possible de se rendre compte ici !
Le livre d’A. Huxley me paraît un peu “décevant”, car, s’il se rend bien compte de certains défauts de l’époque actuelle, il semble pourtant garder encore bien des illusions modernes, “démocratiques” et autres ; et je me demande jusqu’à quel point les remèdes qu’il envisage pourraient être bien efficaces... D’un autre côté, quand il emploie certaines formules traditionnelles (par exemple à la p. 27), j’ai l’impression qu’il ne les prend pas exactement dans leur véritable sens ; ainsi, “transcendant” et “immanent” paraissent vouloir dire simplement pour lui “macrocosmique” et “microcosmique” respectivement, et je ne crois pas qu’il comprenne qu’il n’y a de réellement transcendant que ce qui est au-delà du Cosmos. Comme vous le connaissez certainement beaucoup mieux que moi, je serais heureux que vous me disiez si cette impression est justifiée.
J’espère que vous pourrez écrire bientôt quelque chose sur la question de l’“instant” comme vous en avez l’intention, car ce serait fort intéressant ; il y a là encore quelque chose qui, sous une forme ou sous une autre, doit certainement se retrouver dans toutes les traditions.
Ce que vous dites au sujet de l’ordination Bouddhique confirme bien encore la possibilité qu’elle ait un caractère réellement initiatique, puisqu’elle n’a jamais été confirmée qu’en présence de ceux qui l’avaient déjà reçue eux-mêmes.
Il y a là une différence très nette entre les rites exotériques tels que ceux des ordinations chrétiennes, auxquelles n’importe qui peut assister. Il faut espérer que votre fils viendra ici bientôt ; mais nous ne savons pas encore au juste si M. Pallis a décidé la date de son voyage ; il avait parlé de la fin de cette année, mais d’une façon encore un peu vague, car il paraissait lui rester encore beaucoup de choses diverses à régler avant son départ.
Je vous remercie de me signaler le compte rendu de W. Shewring, dont je n’avais pas eu connaissance, et son récent livre ; je vais donc lui écrire comme vous me le suggérez.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon