Le Caire, 27 mai 1946
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir en même temps vos deux lettres des 10 et 14 avril ; depuis la mienne du 8 mars qui vous était parvenue alors, j’ai dû vous récrire encore deux ou trois fois, car je vous ai accusé réception de vos articles à mesure, et vous pourrez ainsi vous rendre compte s’il y a encore quelque chose qui manque.
J’ai appris ces jours-ci que les “Principes du Calcul infinitésimal” étaient enfin parus, mais naturellement je ne les ai pas encore reçus, non plus d’ailleurs que le 4e nº des “É[tudes] T[raditionnelles]”.
Je vous avais moi-même parlé de la revue “Dieu Vivant” il y a un certain temps, à propos de l’histoire de Judith et d’Holopherne ; j’en ai eu jusqu’ici 4 nos, et j’ai bien l’intention d’en parler en effet, car il y a là-dedans des choses qui sont loin d’être sans intérêt. Seulement, au point de vue oriental, il convient de se méfier grandement de certaines tendances ; la présence de Massignon dans le comité de direction est très significative à cet égard.
Au sujet de la traduction d’“ânanda”, mon objection ne portait pas contre des mots latins tels que “felicitas”, etc., mais uniquement contre le mot français “joie”, qui, de même aussi que “plaisir”, donne une tout autre idée, celle d’un état purement sentimental et passager. On ne peut réellement, en français, traduire que par “béatitude” (correspondant à “bliss” en anglais), parce que ce mot est habituellement employé dans le langage religieux. – Le passage d’Eckhart est intéressant en effet, et la correspondance que vous envisagez me paraît bien exacte.
À propos du Sphinx, il est bien entendu que l’Ange de la Mort n’est nullement une entité diabolique ; vous avez d’ailleurs dû voir que j’ai signalé la façon dont vous aviez rectifié une erreur similaire dans “Zalmoxis”.
La conversation que vous me rapportez entre Mrs. Coomaraswamy et le Sâdhu était en effet très “normale” de part et d’autre... Quant au fait qu’il y a actuellement bien des sortes de Shûdras, cela ne prouve-t-il pas surtout que les castes ne sont plus ce qu’elles étaient à l’origine, ce qui est assez compréhensible dans les conditions du Kali-Yuga ? Ne pourrait-on pas dire qu’il y a maintenant des gens qui se trouvent classés comme Shûdras sans l’être en réalité, de même que, par contre, il y a des Brâhmanes qui ne sont plus véritablement Brâhmanes, etc. ? – Quant aux Européens, j’ai entendu autrefois une singulière histoire : il paraîtrait que le colonel Olcott, qui pourtant se proclamait bouddhiste, aurait reçu l’upanayana au Népâl !
J’ai fait, dans les “Aperçus”, quelques allusions à l’origine initiatique du baptême ; il y a d’ailleurs plus généralement, à cet égard, quelque chose d’assez extraordinaire : il semblerait qu’il y ait dans le Christianisme beaucoup d’éléments représentant comme une “extériorisation” de choses qui auraient perdu, à partir d’une certaine époque, leur caractère primitivement ésotérique...
Bien entendu, je suis entièrement d’accord avec ce que vous dites au sujet de l’“instant” ; sur cette question dans le Sufisme, E. Dermenghem a écrit une étude assez intéressante, mais, en ce moment, je ne peux plus me rappeler où et quand cela a paru. – Ne pourrait-on pas faire aussi un rapprochement avec le “satori” du Zen ?
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon