Le Caire, 8 mars 1946
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 8 février et votre carte du 10 ; mais, hélas ! vos articles ne me sont toujours pas parvenus, ce qui, malgré l’irrégularité fréquente des courriers, commence tout de même à devenir inquiétant. – J’ai reçu seulement, ces jours derniers, un programme de “The School for Asiatic Studies”, et, bien que votre nom n’y figure pas, je pense que c’est vous qui avez dû donner mon adresse.
Pour la question du sacre d’un Shûdra, il ne me semble pas qu’on puisse faire une comparaison avec le cas que vous envisagez comme possible en Europe, parce que là il n’y a pas de véritables castes, mais seulement des distinctions sociales basées sur la richesse ou sur d’autres considérations tout aussi extérieures. La question serait plutôt celle de conditions préalables qui ne sont pas remplies dans le cas du Shûdra, comme l’accomplissement de certains rites, et naturellement surtout, pour l’Inde, de l’upanayana, de même que, dans le Catholicisme, l’ordination d’un homme qui n’aurait pas été préalablement baptisé serait nulle. Je dois dire que je connais, à notre époque, le cas d’un roi shûdra (le Mahârâja de Dawas) qui, après bien des tentatives inutiles, a fini par trouver un Brâhmane qui a consenti à lui conférer l’upanayana ; mais qu’est ce que cela peut valoir au juste dans ces conditions ? – Pour l’origine de Chandragupta, j’avais toujours entendu dire qu’il était Shûdra, et je ne savais pas du tout qu’il y avait des doutes à ce sujet.
En Europe, un cas de sacre certainement nul, mais pour des raisons tout à fait différentes, est celui de Napoléon : il prit la couronne des mains du Pape et se la posa lui-même sur la tête, empêchant ainsi l’accomplissement régulier du rite !
Ce que vous me dites au sujet du Sphinx est très intéressant et éclaircit beaucoup la question ; je ne savais pas que σφιγγω avait ce sens, et je me souvenais seulement de l’avoir vu interpréter dans celui d’“étrangler”. Quant à άρπάξω, c’est évidemment “saisir”, et par suite “ravir”, dans les différentes acceptions de ce mot ; je me demande, d’après cela, s’il est employé aussi pour l’enlèvement de Ganymède par l’aigle (j’allais dire par le Garuda) ; savez-vous ce qu’il en est ? – Quant à la connexion avec l’Éther, elle me paraît être à rapprocher tout particulièrement de la fin des “Vers dorés” pythagoriciens (les deux derniers vers).
Le 2e nº des “É[tudes] T[raditionnelles]”, contenant la fin de votre article sur l’“archery”, est paru à la fin de janvier, donc avec moins de retard que le précédent (il porte la date de décembre) ; je viens seulement de le recevoir.
M. Luc Benoist va sûrement être fort heureux d’avoir bientôt “Hinduism and Buddhism”.
J’ai appris que M. Eliade était revenu à Paris depuis novembre dernier, mais je ne sais jusqu’ici rien de plus à son sujet.
M. Pallis m’a écrit de Suisse où il est en ce moment, comme vous le savez probablement, mais il ne dit pas combien de temps il compte y rester. En passant par Paris, il s’y est arrêté un jour seulement, mais a tout de même pu voir quelques-uns de nos amis.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon