Le Caire, 20 décembre 1945
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 15 novembre, et j’avais déjà reçu, il y a quelques jours, la copie de votre lettre à M. Pallis au sujet du ch. VI d’“Autorité spirituelle et pouvoir temporel”. Je vous remercie d’avoir bien voulu me communiquer ces remarques, et je vais voir comment je pourrai arranger cela pour en tenir compte ; je crois bien que le plus simple sera de supprimer une grande partie de la fin du chapitre, c’est-à-dire tout ce qui concerne Ashoka, car il n’est guère possible d’y introduire des considérations qui seraient trop complexes et trop étendues. J’avais seulement modifié les passages ayant quelque rapport avec le Bouddhisme originel, ne pensant pas que le reste pouvait aussi donner lieu à des objections. Enfin, dès que j’aurai examiné cela, j’enverrai le nouveau texte à M. Pallis afin qu’il puisse modifier la traduction en conséquence. – Il y a seulement un point sur lequel je voudrais appeler votre attention : la consécration royale conférée à un Shûdra (ou même plus généralement à tout autre qu’un Kshatriya), même dans des formes régulières, n’est-elle pas rendue invalide par le défaut de qualification de celui qui la reçoit ?
Ce qui commence à m’étonner beaucoup, c’est que je n’ai encore reçu aucun des articles dont vous m’avez annoncé l’envoi ; enfin, il ne faut peut-être pas désespérer, car la poste est encore très irrégulière...
Je suis content de savoir que vous avez bien reçu le “Règne de la Quantité”, et j’espère que votre ami pourra mener à bien la traduction qu’il a entreprise. – Les “Principes du Calcul infinitésimal” sont à l’impression, mais je n’en ai pas de nouvelles très récentes, et, depuis la dernière fois que je vous ai écrit, je n’ai rien su non plus au sujet de l’édition des 2 autres livres.
J’ai appris en effet par M. Luc Benoist l’intention qu’il a maintenant de publier “Hinduism and Buddhism” au lieu de l’autre volume de vous qu’il avait en vue tout d’abord, et il m’a dit que vous étiez d’accord avec lui pour ce changement.
Le 1er nº des “É[tudes] T[raditionnelles]” a un retard vraiment incompréhensible : Chacornac m’avait annoncé qu’il serait prêt pour le 15 octobre, mais j’ai appris dernièrement que, le 15 novembre, on n’en avait même pas encore reçu les épreuves !
J’ai entendu parler d’“Eranos” autrefois par M. Préau, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’en voir aucune publication.
Je pensais bien que la question d’“Holopherne” vous intéresserait, et je vois que les rapprochements auxquels elle donne lieu ne vous paraissent pas plus douteux qu’à moi ; quant à l’assimilation de Vritra à Prajâpati, ce que vous avez exposé dans “Angel and Titan” me semble en effet la justifier suffisamment.
Pour ce qui est du Sphinx, nous sommes bien d’accord aussi ; il est tout à fait fantaisiste de vouloir, comme certains l’ont fait, trouver une combinaison de 4 éléments dans le Sphinx égyptien, qui n’en comprend réellement que 2 ; par contre, les Kerubim sont bien effectivement des “tétramorphes” (cf. vision d’Ezéchiel). – Maintenant, pourquoi le Sphinx grec semble-t-il envisagé surtout sous un aspect “maléfique”, et pourquoi ce nom même de Σφινξ, dérivé de σφιγγω qui, si je me souviens bien, signifie “étrangler” ou “étouffer” ? Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas très clairement...
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon