Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 2 octobre 1945

Cher Monsieur,

Il y a déjà quelque temps que j’ai reçu votre lettre du 25 juin ; j’attendais, pour y répondre, votre article annoncé sur “The E at Delphi”, mais, comme il n’est pas encore arrivé, je ne veux pas tarder davantage à vous écrire, car j’ai quelques nouvelles à vous communiquer.

D’abord, le “Règne de la Quantité” vient de paraître, avec un certain retard dû surtout au parti pris qu’ont les éditeurs de ne faire sortir aucun livre pendant la période des vacances ; ce qui est ennuyeux, c’est que ce retard aura forcément une répercussion sur les autres volumes. – Je viens de recevoir un exemplaire envoyé par avion, et je vois que, sur la couverture, on annonce, pour paraître dans la même collection, un ouvrage de vous sous le titre “Principes de l’Art occidental et oriental” ; je ne sais pas de quoi il s’agit au juste, personne ne m’en ayant encore parlé jusqu’ici ; est-ce une traduction de ce qui a paru dans le nº 1 de “Zalmoxis” ?

À ce propos, je viens aussi de recevoir enfin “Zalmoxis” I et II ; c’est tout ce dont on a eu connaissance à Paris, bien qu’il ait peut-être paru après cela un autre nº, qui devait être consacré entièrement au folklore roumain. Depuis longtemps, personne de nos amis n’a eu de nouvelles directes de M. Eliade, mais il paraît qu’il aurait l’intention de revenir prochainement à Paris, car on a su par la Légation qui lui avait demandé et obtenu le visa de son passeport à cet effet.

Après bien des difficultés, le 1er nº des “Études Traditionnelles” a été envoyé à l’imprimerie le 15 septembre, de sorte qu’il va sans doute pouvoir paraître dans le courant de ce mois-ci. Je pense qu’il devra probablement contenir un de vos articles ; je crois vous avoir déjà dit que Préau a achevé la traduction du “Sun-Kiss” et celle de l’“Archery”.

Chacornac, après avoir fait bien des démarches qui jusqu’ici n’avaient pas abouti, compte finalement avoir ce mois-ci le papier nécessaire pour l’édition des “Aperçus sur l’Initiation”. Il faut souhaiter que ce ne soit pas un faux espoir, car cette question commençait à me préoccuper sérieusement, d’autant plus que, tout en n’arrivant à rien faire, il ne semblait nullement disposé à renoncer à ce volume, ce qui me faisait craindre que les choses ne traînent ainsi indéfiniment...

Il faut que je vous mette au courant de ce qui est malheureusement arrivé pour le “Bestiaire du Christ”, car je vois par ce que vous me dites que Chacornac ne l’a pas fait. L’édition a été entièrement détruite, vers la fin de l’an dernier, par un incendie qui a éclaté dans les magasins de Desclée à Bruges ; il n’a échappé à ce désastre que quelques rares exemplaires qu’on avait réussi à faire passer en France en contrebande (puisque naturellement c’était encore pendant l’occupation). M. Charbonneau-Lassay, déjà très affecté par cet événement, a de plus perdu sa femme au début de cette année ; il a été sérieusement malade à la suite de tout cela, mais, d’après une lettre que je viens de recevoir de lui, il commence tout de même à se reprendre un peu, et il achève en ce moment le “Vulnéraire du Christ”, 2e volume qui doit faire suite au “Bestiaire”. Il a reçu dernièrement la visite d’un représentant de la maison Desclée, qui lui a dit que, bien que la composition ait été fondue dans l’incendie, on songe à une réimpression quand la reprise du travail sera possible ; il n’y a donc qu’à attendre...

Pallis nous écrit que votre fils doit venir prochainement en Angleterre ; j’avais cependant cru comprendre, par une de vos dernières lettres, que votre intention était de lui faire achever ses études en Amérique.

Ce que Clément d’Alexandrie dit du Sphinx, confirmant les conclusions auxquelles vous étiez déjà arrivé, est très intéressant. Il semble d’ailleurs qu’il n’y ait pas un rapport très direct entre ce Sphinx grec et le Sphinx égyptien, bien qu’ils soient désignés par le même nom ; qu’en pensez-vous ? – Beaucoup ont prétendu voir dans le Sphinx égyptien un symbole quaternaire (combinaison des quatre animaux de la vision d’Ézéchiel et de l’Apocalypse), mais, en réalité, il n’est visiblement composé que de deux éléments, tête humaine et corps de lion. Je n’ai jamais vu aucun exemple de Sphinx égyptien ailé, mais seulement, comme variante, des Sphinx à tête de bélier (symbole d’Ammon).

Pour le symbolisme de la “décapitation”, il est facilement compréhensible en effet qu’il ait un double aspect comme tant d’autres. Le rapprochement que vous faites avec les représentations de saint Denis (qui n’est d’ailleurs pas, sous ce rapport, un cas unique dans l’hagiographie) me paraît tout à fait justifié. Quant aux “têtes parlantes”, il y en a une notamment dans les légendes du Graal, mais je ne retrouve pas en ce moment les indications précises. – D’autre part, j’ai constaté tout récemment une chose que je n’avais jamais eu l’occasion de remarquer jusqu’ici, et qui me paraît tout à fait digne d’être signalée : il s’agit de l’histoire biblique de Judith et d’Holopherne, qui présente un parallélisme frappant avec le meurtre de Vritra par Indra. Mon attention a été attirée là-dessus par un article, d’ailleurs anonyme, paru dans le 1er nº d’une nouvelle revue “Dieu Vivant” ; l’auteur insiste particulièrement sur les points les plus significatifs à cet égard, ce qui est d’autant plus curieux qu’il ne sait très probablement rien du symbolisme vêdique, et qu’en tout cas il n’y fait pas la moindre allusion. Holopherne “tient les eaux en réserve” comme Vritra, et (je cite l’article textuellement), “pour que soit étanchée la soif de Béthulie (lieu “situé sur la hauteur”), il faudra que Judith tranche la tête du détenteur des eaux et la rapporte en triomphe dans la ville”. De plus, le nom d’Holopherne “est un nom perse qui passe pour signifier le serpent” ; et Holopherne, regardé le plus souvent comme “l’image du Démon”, est pourtant considéré au contraire par certains (notamment saint François de Sales) comme “le symbole de la Divinité” (car “le serpent est ambivalent historiquement”) ; c’est donc exactement l’Asura sous ses deux aspects opposés. Maintenant, on pourrait se demander quel rapport Judith peut bien avoir avec Indra, mais cela aussi me paraît assez clair : son nom est une forme féminine de celui de Juda ; or Juda, la tribu royale qui a pour emblème le lion, représente le “kshatra” dans la tradition hébraïque ; en somme, la seule différence est donc qu’Indra (ou du moins son équivalent) est représenté ici comme agissant par sa Shakti, ce qui évidemment ne change rien à la signification du “mythe”.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes meilleurs et biens cordiaux sentiments.

René Guénon

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