Le Caire, 10 juin 1937
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 1er juin ; je ne pensais pas que vous vous étiez absenté de Rome ces temps-ci. – Je suis heureux de savoir que vos conférences sur la “Crisi” paraissent avoir suscité quelque intérêt. Quant aux objections qui ont été soulevées, il faudra en effet que je tâche d’expliquer plus complètement ces points à l’occasion ; il faut reconnaître que tout ce qui touche aux lois cycliques est d’un exposé assez difficile. Pour ce dont il s’agit en particulier, la vérité est que les choses qui paraissent s’opposer se situent simplement à des niveaux différents : au point de vue supérieur, il n’y a d’“indétermination” nulle part, mais cela n’empêche pas la responsabilité humaine d’exister aussi dans son ordre, et l’action est efficace parce que, comme tout le reste, elle rentre dans la “plan” total ; au fond, l’apparence de contradiction que certains peuvent croire trouver là vient surtout, comme beaucoup d’autres, d’une confusion entre le temporel et l’intemporel. – Pour le 2e point, on pourrait parler d’un “retrait” de la force spirituelle, voulu en conformité avec les lois cycliques, et qui n’a d’une “défaite” que les apparences tout à fait extérieures ; bien des choses seraient d’ailleurs inexplicables autrement, et le cas de traditions qui s’éteignent volontairement est assez significatif à cet égard. – Enfin, quant à la légitimation d’une élite qui aurait à se constituer hors du catholicisme, c’est bien difficile à préciser actuellement ; mais il faudrait évidemment une consécration venant d’ailleurs, par des rapports établis avec les représentants d’autres traditions...
D’après ce que j’apprends de Rocco, il semble que “L’Homo ed il suo divenire” devrait être prêt à paraître vers le 15 juin ; merci d’avance pour l’article que vous vous proposez d’y consacrer. – Je suis content de savoir que P. Colla n’a pas renoncé à son projet de traduire l’“Introduction” ; espérons que cela pourra s’arranger avec Laterza ; il me semble que l’autre volume devrait réussir, car le prix qu’il a fixé est assez modique pour n’effrayer aucun lecteur.
Je vous ai dit dans ma dernière lettre que j’avais enfin reçue d’Hoepli un envoi d’articles, et j’en ai encore reçu un autre aujourd’hui, dans lequel il y a d’ailleurs un certain nombre de choses dont j’avais eu déjà connaissance. Il y a une attaque tout à fait grotesque dans une revue dont le titre fait malheureusement défaut ; vous saurez peut-être ce que c’est, car c’est signé Sabino Alloggio ; il évite d’ailleurs très soigneusement de vous nommer... Celui-là me fait grief d’être favorable au catholicisme, et une critique en sens exactement contraire se trouve dans le “Frontespizio” (nº d’avril) ; je voulais justement vous demander ce que c’est que cette dernière publication, à laquelle j’ai vu diverses allusions en ces derniers temps ; n’est-ce pas l’organe d’un groupement plus ou moins “mystique” ? Une chose qui m’intrigue aussi, c’est le portrait d’allure sinistre placé sans explication en tête de l’article sur la “Crisi” ; qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
Merci d’avoir écrit à R. Spanu ; je vais donner son adresse à Préau, qui “centralise” tous ce qui concerne la question des traductions allemandes, et qui a déjà mis Otto au courant de son côté ; il faut espérer qu’ainsi, d’une façon ou de l’autre, ils pourront se mettre en rapport et s’entendre pour cette affaire.
Pour vos deux livres, je vais être obligé, en attendant mieux, d’en parler un peu brièvement dans les “Études Traditionnelles” de juillet, car autrement cela reporterait à octobre, ce qui serait vraiment un peu loin. – Je tâcherai de vous récrire bientôt pour vous parler du “Graal” ; soyez sûr que je n’oublie pas et que mon retard n’est dû qu’au manque de temps.
Le paquet des nos de R. F. du 20 au 26 mai semble s’être perdu en route ; malheureusement, la page de moi doit se trouver dans un de ceux-là, car je ne l’ai pas vue...
Bien cordialement à vous.
René Guénon