Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 30 décembre 1947

Cher Monsieur,

J’ai reçu votre lettre il y a quelque temps déjà, malgré la lenteur et l’irrégularité des communications postales ; j’aurais voulu vous écrire plus tôt, mais je n’arrive jamais à trouver assez de temps pour tout ce que j’ai à faire... J’avais bien reçu aussi votre première lettre, il doit y avoir un peu plus d’un an si je me souviens bien, et j’y avais répondu à l’adresse que vous m’indiquiez alors ; je suis étonné que cette réponse ne vous soit jamais parvenue. – J’avais été bien peiné d’apprendre ce qui vous était arrivé, et je le suis plus encore maintenant de savoir que votre état est toujours resté le même depuis lors ; je souhaite bien vivement qu’il s’améliore enfin et que vous puissiez vous rétablir le plus tôt possible ! Quant à ce que vous me dites que les médecins paraissent n’y rien comprendre, je n’en suis pas très surpris, car, d’une façon générale, je n’ai jamais eu grande confiance dans la médecine moderne...

Je vois que, malgré cela, vous continuez du moins toujours à travailler, puisque vous me dites préparer de nouvelles éditions améliorées de vos livres. – J’ai reçu “La dottrina del risveglio” ; je dois vous dire franchement que j’en ai été un peu déçu, parce qu’il me semble que vous y avez suivi de trop près les idées des orientalistes sur le Bouddhisme, alors qu’il aurait fallu tenir compte davantage de la réinterprétation de Coomaraswamy, qui fait apparaître le Bouddhisme originel sous un aspect complètement différent. – Il est vrai que vous n’avez probablement pas pu avoir connaissance d’un de ses récents livres, “Hindouism and Buddhism”, qui est un des plus importants à cet égard ; une traduction française en est déjà faite et paraîtra sans doute assez prochainement. – À ce propos, il faut que je vous dise, car vous ne le savez peut-être pas encore, que malheureusement Coomaraswamy est mort en septembre dernier, d’une façon tout à fait subite et inattendue ; il venait d’avoir tout juste 70 ans. Il avait l’intention de se retirer dans l’Inde vers la fin de l’an prochain, après avoir terminé encore différents travaux ; il n’aura pas pu réaliser ce projet auquel il paraissait tenir beaucoup...

Quant à moi, pendant les années où les communications avec presque tous les pays étaient complètement interrompues, comme je n’avais naturellement ni correspondance ni articles à écrire, j’en ai profité pour préparer quatre nouveaux livres, qui ont paru successivement en 1945 et 1946 : “Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps”, qui est en quelque sorte une suite à la “Crise du Monde moderne”, mais d’un caractère beaucoup plus doctrinal ; “Les Principes du Calcul infinitésimal” ; “Aperçus sur l’Initiation”, sur lesquels je vais avoir à revenir ; enfin, “La Grande Triade”, qui, comme l’indique le titre, se rapporte surtout à la tradition extrême-orientale. – Dès que j’ai connu votre adresse par votre première lettre, j’ai demandé à Paris s’il serait possible de vous les faire envoyer ; on s’est informé à la poste, mais il a été répondu que, pour l’Autriche, on acceptait seulement les lettres, et il semble qu’il en soit toujours de même jusqu’à maintenant ; en tout cas, il a été pris note de la chose pour qu’on vous les envoie aussitôt que cela deviendra possible.

Au sujet de l’arrangement d’“Ur” que vous projetez, c’est bien volontiers que j’aurais accepté ce que vous me proposez, mais malheureusement cela ne se peut plus maintenant, et voici pourquoi : j’ai repris les articles dont il s’agit, ainsi que beaucoup d’autres encore, dans les “Aperçus sur l’Initiation”, en les complétant et en leur donnant une forme “suivie”. Or la traduction italienne de ce volume est prête et va paraître très prochainement, et précisément aussi chez Bocca ; il est évidemment impossible que les mêmes choses paraissent ainsi en double, sous des signatures différentes et, par surcroît, chez le même éditeur ! L’auteur de cette traduction est Corrado Rocco, qui, comme vous devez vous en souvenir, a déjà fait celle de “L’Homme et son devenir” il y a une dizaine d’années. – D’autre part, vous savez sans doute que Piero Colla avait traduit l’“Introduction générale”, mais, après sa mort, cette traduction s’est trouvée perdue ; maintenant, deux de ses amis, les ing. Frigieri et Rossi, que vous connaissez aussi et qui y avaient travaillé avec lui, ont entrepris de la refaire, et il est déjà convenu qu’elle sera éditée par Laterza.

Pendant la guerre, il a paru plusieurs traductions anglaises : “Orient et Occident”, la “Crise du Monde moderne”, l’“Introduction générale”, et aussi une nouvelle traduction de “L’Homme et son devenir”. Il y a eu également, en Argentine, une traduction espagnole de l’“Introduction générale” ; et une traduction portugaise de la “Crise du Monde moderne” doit paraître ces jours-ci au Brésil.

Pour ce qui est des traductions allemandes, le Dr Otto, qui avait fait celle de la “Crise du Monde moderne”, a pu la sauver, bien qu’il ait perdu beaucoup de choses lors de l’évacuation de Gorlitz. Je n’ai pas son adresse actuelle, mais Préau a repris la correspondance avec lui, et, d’après les dernières nouvelles que j’en ai eues, il doit envoyer sa traduction en Suisse, où on a toujours l’intention de publier celles de plusieurs de mes livres. Seulement, il paraît que les difficultés de l’édition sont très grandes actuellement, et que surtout il faut attendre que les frontières, avec l’Allemagne et l’Autriche, soient ouvertes plus largement qu’elles ne le sont jusqu’à maintenant, pour qu’il y ait des possibilités de diffusion suffisantes. C’est T. Burckhardt qui s’occupe plus particulièrement de cette question ; j’avais pensé que peut-être vous pourriez lui écrire à ce sujet, mais j’ai appris qu’il avait quitté Bâle récemment et que maintenant il habite Berne, et je n’ai pas encore sa nouvelle adresse ; cependant, vous pourriez aussi écrire au Dr J.-A. Cuttat, Département Politique Fédéral, à Berne.

Les “Études Traditionnelles” ont repris leur publication depuis la fin de 1945 ; mais, à cause des difficultés et du coût actuel de l’impression et du papier, on ne peut faire paraître que deux nos par trimestre, car autrement il aurait fallu augmenter le prix de l’abonnement dans des proportions excessives. – Clavelle est toujours là, mais il faut maintenant lui adresser la correspondance c/o Librairie Chacornac. Il a préparé un ouvrage sur l’occultisme, mais il voudrait encore le mettre au point, et, comme il ne dispose que de très peu de temps, je ne sais pas au juste quand il pourra y arriver, ni par conséquent quand cela sera prêt à paraître.

Un livre de F. Schuon est à l’impression et va paraître d’ici peu ; il termine actuellement la préparation d’un autre volume ; la traduction italienne du premier, faite aussi par Rocco, ne tardera sans doute pas beaucoup, et elle va être éditée par Laterza.

On s’occupe en ce moment de rééditer mes anciens ouvrages, qui étaient tous épuisés depuis assez longtemps déjà ; les nouvelles éditions d’“Autorité spirituelle” et des “États multiples de l’être” sont sorties le mois dernier, mais, par suite de la lenteur invraisemblable des courriers, je ne les ai pas encore vues. “L’Homme et son devenir”, déjà réédité en 1941 (je ne l’ai su qu’après la reprise des communications), est en ce moment au tirage, et j’ai reçu dernièrement une partie des épreuves d’“Orient et Occident”. – À ce propos, j’oubliais de vous dire que le “Règne de la Quantité”, paru en 1945, a été épuisé en moins de trois mois, de sorte qu’il a fallu le rééditer déjà l’année dernière.

Voilà, je crois, à peu près toutes les nouvelles intéressantes ; j’espère bien tout de même que ma lettre vous parviendra cette fois...

Tous mes vœux encore pour votre rétablissement, et toujours bien cordialement à vous.

René Guénon

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