Le Caire, 21 novembre 1933
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, et aussi, dans l’intervalle, la fin des épreuves. Il est regrettable qu’aucune de mes précédentes lettres ne vous soit parvenue sans retard, les deux premières ayant été renvoyées à Rome alors que vous n’y étiez pas encore rentré, et les deux autres étant arrivées à Capri après votre départ. Mais voici qui est encore plus fâcheux : je viens d’être sérieusement malade, ce qui m’a empêché de vous récrire jusqu’ici ; une trop grande fatigue s’est portée sur les yeux, si bien que j’ai complètement perdu la vue pendant plusieurs jours ; et, bien que ce soit revenu maintenant, je ne peux pas encore travailler beaucoup sans ressentir de nouveau la fatigue. Voilà l’explication de mon retard, bien involontaire comme vous le voyez ; et, avec tout ce qui s’est accumulé depuis plus de trois semaines, je me demande maintenant comment je vais pouvoir en sortir et rattraper ce temps perdu...
Je reprends d’abord quelques points de vos lettres, en laissant de côté, naturellement, ceux qui me paraissent suffisamment éclaircis. – D’abord, pour le mot “ârya”, je ne pense pas que le sens que je vous ai indiqué (et qui est en tout cas le sens réel) ait été bien souvent envisagé par les Occidentaux, “positivistes” ou non ; en tout cas, ce qui n’est pas douteux, c’est que ce sont ceux-ci qui ont inventé la prétendue “race âryenne” (je crois que le premier qui ait employé cette expression doit être Ad. Pictet). Si vous voulez parler de “race spirituelle”, c’est évidemment autre chose ; mais alors le mot “race” ne devient-il pas impropre et ne risque-t-il pas d’être généralement mal compris ?
Pour la question de la célébration de la naissance ou de la mort, l’explication que vous envisagez est très plausible en effet ; en somme, cela pourrait être rapporté à la considération de deux sens inverses et complémentaires, l’un descendant et l’autre ascendant, qui interviennent aussi en bien d’autres choses.
Je vois que je ne m’étais pas trompé pour le “Wildes Heer”, tout au moins quant au sens premier ; mais je me demande comment il est possible de passer de là à l’autre sens, et si, pour ce dernier, la même expression existe bien authentiquement, je veux dire ailleurs que dans les constructions des “érudits” ; il me semble en effet qu’il s’agit là de deux choses toutes différentes. En tout cas, pour ce qui est de la première, je dois dire que ce n’est pas une simple “conception populaire”, mais bien (quelle qu’en soit d’ailleurs l’explication) un phénomène parfaitement réel et vraiment très curieux ; je l’ai constaté plus d’une fois, et d’autres personnes que je connais aussi.
Pour les soi-disant “primitifs”, je pensais bien que nous devions être d’accord ; mais, quant à la difficulté de trouver un autre mot, celui de “sauvages”, tout simplement, ne vaut-il pas beaucoup mieux ?
Les usages islamiques sont observés encore, non pas seulement en Égypte, mais également dans bien d’autres pays. Ce que vous dites pour la Turquie est exact, mais c’est là un cas d’exception ; la Turquie, du reste, n’a jamais représenté vraiment le monde musulman, et aujourd’hui elle s’en est exclue complètement.
Pour l’Hyperborée et l’Atlantide, il est bien exact qu’il y a là deux phases différentes dans l’ensemble de notre Manvantara, mais il y a eu d’autres phases intermédiaires. La période atlantéenne n’est pas tout entière dans le 2e âge, comme vous semblez le penser, mais en partie dans le 2e et en partie dans le 3e ; par contre, la période lémurienne qui l’a précédée se situe entièrement dans le 2e. – Quant à la non-distinction des castes dans le 1er âge, je pense qu’elle doit s’entendre d’une façon générale, pour l’ensemble de l’humanité de cette époque, dont les conditions d’existence étaient tout à fait différentes de celles que nous connaissons actuellement.
Je ne pense pas qu’il y ait intérêt à respecter la confusion vulgaire entre “sacerdoce” et “clergé”, bien au contraire ; et je crains bien que le nom de “royauté” donné à ce qui est le “sacerdoce” réel n’en ajoute une autre non moins fâcheuse. Ici, notre désaccord porte assurément moins sur le fond que sur la terminologie, mais je crois que cela a tout de même son importance. Vous avez d’ailleurs dû remarquer que je tâche toujours, autant que possible, de ramener les termes à leur sens premier ; s’il fallait accepter toutes les déformations dues à l’usage courant, il n’y aurait pour ainsi dire plus un mot qui soit susceptible d’exprimer des conceptions d’ordre supérieur.
Là où subsiste un désaccord plus fondamental, c’est pour le Bouddhisme, dont je ne m’explique pas que le caractère “démocratique” vous échappe ; sa négation des castes ne va pas “au-delà” de celles-ci, mais “en deçà” ; et son hétérodoxie, à tous les points de vue, consiste, non dans de simples limitations, mais dans des négations formelles, puisqu’il rejette l’autorité du Vêda. Ce cas n’est nullement à comparer avec celui du Catholicisme : celui-ci n’est pas né d’une opposition à une tradition préexistante en Occident et toujours vivante, comme l’a fait le Bouddhisme par rapport au Brâhmanisme ; la meilleure comparaison qu’on pourrait trouver dans le monde occidental, c’est le cas du Protestantisme par rapport au Catholicisme. – Pour ce qui est du Mazdéisme, il est évident que ce schisme, beaucoup plus ancien, n’a pas les mêmes caractères que le Bouddhisme ; il est d’ailleurs possible qu’il y ait eu des “rectifications” ultérieures, comme cela est arrivé pour le Bouddhisme lui-même avec le Mahâyâna.
Pour ce que vous dites au sujet du panthéisme, de la réincarnation, etc., il est certain que, tout au moins depuis le début du Kali-Yuga, il a toujours pu y avoir de telles déviations dues à l’incompréhension ; mais, partout où l’esprit traditionnel a conservé une force suffisante, il les a empêchées de s’exprimer ou tout au moins de s’étendre ; et c’est pourquoi de semblables erreurs n’ont pu prendre une réelle importance que dans le monde moderne. – Je ne pense pas du tout que, soit dans l’Inde (y compris même le Bouddhisme), soit en Grèce avec l’Orphisme et le Pythagorisme, il ait jamais été réellement question de réincarnation ; cela, c’est l’interprétation moderne, due à ce qu’on ne sait plus, d’une part, comprendre les modes d’expressions symboliques, et, d’autre part, faire certaines distinctions essentielles quant à la constitution de l’être humain. Sur ce dernier point, je me permets de vous renvoyer à ce que j’ai expliqué assez longuement dans l’“Erreur spirite”, sur la différence entre métempsychose, transmigration, etc., et réincarnation.
Enfin, la soi-disant opposition entre Apollon et Dionysos me paraît si artificielle ; qu’il y ait eu là des “voies” différentes, ce n’est pas douteux, mais opposées, c’est autre chose. Là encore, il semble s’agir d’une interprétation moderne, que Nietzsche surtout a beaucoup contribué à répandre.
Je passe maintenant aux quelques observations concernant la suite, que je viens seulement de pouvoir lire. – Je suis un peu surpris de votre appréciation concernant les Étrusques ; il est vrai que c’est là encore un sujet bien obscur, et il est probablement impossible de savoir ce qu’a été réellement leur tradition, non moins que leur origine même.
P. 289, je ne comprends pas ce que peut vouloir dire “patrem ciere poren” ; je pense qu’il s’agit peut-être d’une faute d’impression. – J’en profite pour vous en signaler tout de suite deux ou trois autres qui pourraient vous échapper : p. 291, l’initiale du prénom de Michelet n’est pas M, mais J (Jules) ; p. 294, ashwamedha est devenu ashmaveda ; p. 321, dwîpa a été fait féminin à tort ; p. 331, il y a une notre qui est devenue à peu près inintelligible !
P. 291, je ne pense pas qu’on puisse parler de quelque chose qui soit “passé” des Chaldéens aux Hittites, parce que ces derniers n’étaient pas autre chose que des Chaldéens ; j’ai quelque part une note, que je ne peux malheureusement pas retrouver en ce moment, montrant, par une série de formes intermédiaires, l’identité incontestable des deux noms ; il est d’ailleurs à peu près certain que ce nom désignait beaucoup moins un peuple qu’une tradition.
P. 292, encore une question de terminologie, dont je crois que nous avons déjà parlé autrefois : le double emploi du mot “magie’ me paraît toujours susceptible d’amener de fâcheuses confusions ; pour ma part, je ne pourrais pas me résoudre à employer ce mot autrement que dans le sens inférieur. Du reste, il n’est peut-être pas inexact de voir une parenté, comme le veulent certains, entre “magie” et “mâyâ” au sens d’“illusion”.
P. 294, nous retrouvons les “jumeaux” ; puisque vous avez fait la modification, je n’y insiste pas.
P. 299, une impropriété qu’on rencontre souvent, mais qu’il vaut mieux éviter : “chiffres” pour “nombres” ; les chiffres ne sont que les signes d’écriture, rien de plus.
Pour ce qui concerne le Christianisme, nous avons, comme pour le Bouddhisme (bien qu’en sens inverse), une différence de point de vue irréductible ; vous le savez d’ailleurs, et je ne veux pas y revenir encore. – Je vous signale seulement, p. 303, que la conception d’un “corpus doctrinal” qui se serait “construit” peu à peu est bien “moderniste”... – D’autre part, p. 304, on ne peut pas, dans le Judaïsme, parler d’“anthropomorphisme”, puisque c’est précisément pour l’éviter que toute représentation de la Divinité y est interdite ; on pourrait seulement parler d’“anthropopathisme”, en ce sens qu’il y a des façons de parler qui, si on voulait les prendre à la lettre, attribueraient à Dieu des sentiments humains.
P. 306, la question de l’âne est vraiment une chose très étrange ; vous avez dû voir les allusions que j’y ai faites assez souvent, même en dehors de l’article que vous citez ; je regrette de ne pas pouvoir m’expliquer complètement là-dessus pas écrit. Il y a une phrase de Bossuet, je ne sais plus dans quel ouvrage, sur “une face hideuse de l’Évangile” ; je l’ai toujours associée au rôle de l’âne... Cependant, les figurations du “dieu à tête d’âne” n’ont rien à voir avec le “rédempteur” et ne sont pas chrétiennes, mais nettement “typhoniennes”. – Pour le rapprochement que vous faites entre Python et Typhon, je ne sais si vous avez remarqué que les deux noms sont exactement l’anagramme l’un de l’autre, ce qui n’est certainement pas fortuit.
P. 313, je ne crois pas qu’on puisse accuser le Catholicisme de “syncrétisme” ; il y a en lui un principe d’unité qui n’est pas niable, et qui est quelque chose de bien moins superficiel que cela.
P. 315, il y a une phrase qui m’étonne : “diritto de destituire e sconsacrare il clero indegno” ; “destituire”, cela se comprend dans peine, mais “sconsacrare” ? Il y a là une impossibilité pure et simple.
P. 319, à propos du marteau de Thor et des autres symboles équivalents (vajra thibétain, etc.), je ne sais si vous avez vu mon article sur les “pierres de foudre”, dans le “Voile d’Isis” de mai 1929.
Pour tout ce qui concerne les nations, l’humanisme, etc., il est inutile de dire que nous sommes entièrement d’accord. – Un mot encore qui risque de prêter à équivoque, c’est celui d’“illuministe”, que vous employez à plusieurs reprises (pp. 336, 345, 369), dans le sens “rationaliste” qu’il a reçu seulement au XVIIIe siècle, et surtout du fait des Illuminés de Bavière ; mais le sens premier, au contraire, se référait à l’intuition supra-rationnelle, et il aurait peut-être fallu une note pour signaler cette double signification.
P. 340, je ne pense pas qu’on puisse parler d’“isolés”, dès lors qu’il s’agit vraiment d’initiation (c’est même une des différences avec les mystiques) ; c’est encore la question de la chaîne dont nous avons déjà parlé.
P. 356, je ne m’explique pas le terme “pseudo-occultistes” ; ce dont il s’agit est bien l’occultisme, très authentiquement, et ce terme, qui n’a rien de traditionnel (il a été inventé par Éliphas Lévi), n’a jamais été fait pour désigner quelque chose de plus valable.
Au sujet de la note de la p. 365, je vous signale qu’il y a des preuves indéniables que les “Protocoles” sont une vulgaire mystification ; on en connaît à la fois les “sources” et les auteurs ; mieux vaudrait donc n’en pas parler. – L’énumération que vous donnez ensuite, pour montrer le rôle des Juifs, est quelque chose de plus sérieux ; vous auriez pu facilement l’allonger encore, citer par exemple Zamenhof, l’inventeur de l’“Esperanto” (ce qui a plus d’importance qu’on ne pourrait le croire), Durkheim, dont le “sociologisme” est très significatif, etc. – Quant à la “Maçonnerie internationale”, je dois vous dire très franchement que ce n’est qu’un mythe ; du reste, au point de dégénérescence où en est arrivée la Maçonnerie, les diverses organisations qui la représentent ne sont plus que de simples instruments à la disposition de quiconque veut s’en servir, fût-ce pour les buts les plus opposés.
Enfin, à propos de la p. 393, où il me semble que vous avez en vue certaines des choses que j’ai écrites, je dois vous dire ceci : je n’ai jamais cru à une restauration effective de l’esprit traditionnel en Occident sur la base du Catholicisme ; vous devez bien penser que je ne suis pas si naïf que cela ; mais, pour des raisons qu’il n’est malheureusement pas possible d’expliquer par lettre, il était nécessaire de dire ce que j’ai dit et d’envisager cette possibilité, ne fût-ce que pour établir une situation nette ; et cela a eu pleinement le résultat (négatif) que j’en attendais.
Il me reste à vous parler de la question de “Regime Fascista” ; ce que vous me dites à ce sujet me rassure : dès lors qu’il s’agit de quelque chose qui doit avoir un caractère de revue plutôt que de journal, il est évident qu’une bonne partie de mes objections, notamment au sujet de la signature, n’a plus de raison d’être ; et je comprends, par ailleurs, la raison qui vous empêche de signer vous-même les articles. Donc, si vous pensez qu’il vaut mieux qu’ils portent ma signature, je n’y vois plus le même inconvénient auquel j’avais pensé tout d’abord ; je pense que vous comprenez bien, du reste, que c’est effectivement une question de “signature” et rien de plus, car ce nom ne m’intéresse que comme une sorte de “marque” pour ce que j’écris, en dehors de toute considération “personnelle” à laquelle je n’accorde aucune valeur ; et même je ne peux pas considérer un nom comme quelque chose de plus qu’une sorte de vêtement qu’on prend ou qu’on quitte suivant les circonstances... – Cette question étant donc réglée, il reste celle des articles eux-mêmes ; à cet égard, c’est une très bonne idée que vous avez eue de traduire, pour commencer, celui que je vous retourne ci-joint (je vais y revenir tout à l’heure). Quant au second article, il faudrait que vous me précisiez un peu ce que vous voudriez, car, d’après ce que vous me dites, cela me semble un sujet si général et si étendu qu’il ne serait guère possible de l’enfermer dans la cadre d’un article. Il faudrait aussi que vous me disiez en même temps quand vous voudriez l’avoir approximativement ; l’ennui pour moi est toujours le manque de temps, et en ce moment plus que jamais, avec le retard que vient de me causer la maladie. – Quant à la question de la rétribution, vous devez penser que je n’ai jamais eu l’idée de “gagner” avec ce que j’écris ; mais il faut avouer que, en ce temps de crise, la moindre chose représente une aide qui peut être appréciable ; il me faut peu pour vivre, surtout ici, mais encore faut-il le trouver, et ce n’est pas toujours si facile (j’ai des maisons dont les dépenses, en réparation et impôts, dépassent régulièrement tous les ans le chiffre du revenu !)
Maintenant, quelques remarques sur votre traduction, qui est d’ailleurs très bien dans l’ensemble. – Je comprends les raisons qui vous ont fait modifier le titre ; le mot “spirituel” n’a que le tort d’être vague et souvent pris dans des sens bien différents, et aussi de ne pas s’opposer nettement à “profane” ; et puis, dans la suite, il sera peut-être difficile d’éviter toujours l’emploi du mot “initiatique” ; enfin, je laisse cela à votre appréciation. – Une chose plus grave, c’est la substitution (p. 3) de la “purification des métaux” au “dépouillement des métaux”, c’est-à-dire au fait que le récipiendaire quitte tous les objets métalliques qu’il porte sur lui ; il semble que vous ayez compris autre chose, car il s’agit là, vous le voyez, d’un symbolisme tout différent ; j’espère que vous pourrez trouver le moyen d’arranger cela. – P. 4, vous avez modifié la fin du premier paragraphe ; mais, avec la modification du titre lui-même, c’était en effet inévitable, et en somme cela peut aller ainsi, quoique cela affaiblisse quelque peu ce que j’ai voulu dire. – À part cela, je ne vois rien d’important à relever.
Je viens de recevoir deux nos de la “Nobiltà della Stirpe” (août-septembre et octobre) ; naturellement, je n’ai pas eu le temps de les voir encore.
J’ai eu des nouvelles de de Giorgio il y a quelque temps, mais assez mauvaises à tous les points de vue, santé, famille (vous savez sans doute qu’il a perdu son frère), situation, etc. ; il semble se fatiguer terriblement sans résultat appréciable, et je suis vraiment inquiet de voir que tout cela ne s’améliore pas.
Encore toutes mes excuses pour mon retard involontaire, et croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon