Le Caire, 21 octobre 1933
Cher Monsieur,
J’ai reçu les épreuves des pp. 218-288, plus tôt que je ne l’aurais pensé, car il y a eu cette fois moins d’intervalle que précédemment ; il semble d’ailleurs que les imprimeurs aillent plus vite qu’ils n’ont l’habitude de le faire, car, pour ma part tout au moins, j’ai toujours eu à me plaindre de leur lenteur. – J’adresse donc encore cette lettre à Capri, pensant que peut-être vous y serez encore, et qu’en tout cas on vous la fera parvenir sans que cela doive causer trop de retard.
Vous vous rappelez sans doute les réflexions que je vous avais faites précédemment au sujet de l’opposition “Nord-Sud” telle que vous l’envisagez ; mon objection revient en voyant que vous l’assimilez à une opposition “Arctide-Atlantide”. En effet, l’Atlantide correspond réellement, non au Sud, mais à l’Occident ; ce qui correspond au Sud, c’est la Lémurie, avec la race noire. Il y a d’ailleurs eu certainement en Europe des éléments de race noire (certains y rattachent même notamment les Pélasges) ; je pensais que c’était à ceux-là que vous rapportiez ce que vous disiez du “Sud” ; mais, dès lors qu’il s’agit d’éléments atlantéens, j’avoue ne plus voir très bien comment cela peut se justifier, même si on veut l’entendre en un sens surtout symbolique.
P. 219, je ne comprends pas le mot “amitiche” ; j’ai pensé d’abord qu’il devait s’agir d’une faute d’impression, mais pourtant j’ai retrouvé le même mot à la p. 228.
Le mot “Anna” (p. 220) signifie bien “nourriture” en sanscrit ; est-ce cela que vous avez eu en vue dans votre interprétation, ou le même sens se retrouve-t-il aussi dans d’autres langues ? D’ailleurs, en tout cas, le latin “edere” a certainement la même racine (anna = ad-na).
P. 221 : le serpent à tête de femme se rencontre jusqu’au moyen âge, où on le voit enroulé autour de l’arbre devant lequel sont Adam et Êve ; il est figuré ainsi notamment au portail de Notre-Dame de Paris.
P. 232, je me demande ce que peut être “Ema-O”, nom que je n’ai jamais rencontré nulle part.
P. 233 : l’affirmation d’après laquelle la distinction des castes serait postérieure au premier âge est très générale ; l’état des hommes aurait d’ailleurs été tout d’abord supérieur à toutes les castes ; je me demande si réellement vous n’admettez pas ces données...
P. 234 : le mot “Église” me semble bien sujet à objection, car il répond à quelque chose de très défini, qui, en réalité, n’a jamais existé que dans le Christianisme. – Du reste, je suis arrivé aussi à me demander, à plusieurs reprises, s’il n’y avait pas une équivoque sur le mot “sacerdoce” ; il semble parfois que nous ne l’entendions pas dans le même sens, et je finis par craindre que vous ne confondiez “sacerdoce” avec “clergé”, c’est-à-dire quelque chose qui n’en représente que l’extrême amoindrissement, quand il n’en est pas même une véritable caricature.
P. 236 : je ne vois pas exactement en quel sens vous entendez les “jumeaux” auxquels vous faites allusion ; il y a bien des cas (celui des Dioscures par exemple) où il n’est pas possible de les assimiler à un couple masculin-féminin. – D’autre part, Caïn et Abel, dans la Bible, ne sont pas donnés comme jumeaux.
P. 250 : je retrouve la “race âryenne” ; je vous ai déjà dit ce que je pensais à ce sujet ; je me contente de vous le rappeler au passage. – Pourquoi ne pas dire “race boréenne”, ce qui est en somme son véritable nom ?
P. 259 : j’avoue ne pas voir du tout quel rapport il peut y avoir entre “philistin” et “pharisien” ; les Pharisiens étaient une secte purement judaïque, dont on ne peut rattacher l’origine à aucun autre peuple.
P. 260, une observation qui peut sembler insignifiante, mais qui a tout de même quelque importance : on ne sait pas du tout comment se prononçait en réalité le nom יהוה ; il n’y a donc aucune raison de le transcrire “Yahveh” plutôt que “Jehovah” ; mais l’adoption de cette forme “Yahveh” est nettement caractéristique des “critiques” modernes, et, pour ce motif, en ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde en faire usage, parce que c’est en quelque sorte le signe qu’on accorde quelque crédit à leurs élucubrations antitraditionnelles. Il y a ainsi des choses qui, indifférentes en elles-mêmes, ne le sont plus quand elles deviennent comme la marque d’une certaine mentalité.
P. 261 : il est exact que “varna” signifie primitivement ”couleur”, mais il a aussi, par extension, le sens général de “qualité” ; je ne suis donc pas du tout persuadé qu’il indique que l’origine des castes soit due à une différence de races, d’autant plus que, même si on le prend au sens de couleur, il peut s’agir simplement des couleurs symboliques attribuées à chaque caste. – Si celles-ci se rapportaient littéralement à des races, il faudrait admettre que l’élément atlantéen est représenté par les Kshatriyas, puisque la couleur rouge est attribuée à ceux-ci, comme le blanc c’est aux Brâhmanes et le noir aux Shûdras ; mais, de toute façon, que ferait-on, avec cette interprétation, du bleu pour les Vaishyas ?
P. 262, je relève en passant une faute d’impression extraordinaire : “Purushu-Râ” pour “Parashu-Râma”.
C’est aux pp. 264 et suivantes qu’il ne m’est pas possible d’être d’accord avec vous : d’une part, il n’y a jamais eu réellement dans les doctrines de l’Inde ni “panthéisme” ni “réincarnation” ; d’autre part, la “Connaissance” n’y a jamais été entendue en un sens uniquement “théorique” ; le point de vue de la “théologie” est d’ailleurs aussi spécifiquement occidental que celui de la “philosophie”. Quant au Bouddhisme, je m’étonne que vous puissiez contester son caractère antitraditionnel, et la façon dont vous essayez de justifier sa négation des castes me paraît beaucoup plus ingénieuse qu’authentique. Du reste, vous semblez ensuite exclure de votre justification le Hînayâna ; mais c’est lui précisément qui est le véritable Bouddhisme, tandis que le Mahâyâna constitue en quelque sorte une “rectification” due à des influences traditionnelles. – Je suis assez de votre avis en ce qui concerne Râmânuja ; mais, pour ce qui est de Shankarâchârya, il y a chez lui bien autre chose encore que ce que vous y voyez, et, à vrai dire, il dépasse tous les cadres où on voudrait prétendre l’enfermer.
Autre point de différence en ce qui concerne le Mazdéisme (p. 269), résultat d’un schisme très ancien, et certainement plus éloigné du principe que la tradition hindoue : une des preuves en est l’inversion du sens du mot “dêva”, qui exprime originairement l’idée de “luminosité” ; on en trouverait d’autres du même genre, par exemple la transformation d’Indra en un démon ; et il y a aussi, dans le Mazdéisme, un certain “moralisme” qui est le signe incontestable d’une dégénérescence. – Pour le mot “asura”, il ne faut pas oublier qu’il a un double sens, suivant qu’on le décompose en a-sura ou en asu-ra ; on pourrait même dire qu’il y a là en réalité deux mots différents seulement homonymes. – Pour ce qui est de Zarathustra (voir p. 282), ce nom désigne proprement une “fonction” et il a été certainement appliqué à des personnages ayant vécu à des époques très différentes.
Une autre chose encore qui m’étonne, c’est la façon dont vous envisagez le Pythagorisme, qui, en réalité, est lié surtout à Delphes et à l’Apollon hyperboréen ; je vous signalais précisément quelque chose à ce sujet la dernière fois ; et le nom même de Pythagore est aussi un nom d’Apollon (celui qui conduit la Pythie). Ce qu’on peut savoir du Pythagorisme ne justifie d’ailleurs pas ce que vous en dites ; je doute fort que les femmes y aient eu un rôle si important ; et, surtout, il ne faudrait pas confondre “métempsychose” avec “réincarnation” ! – Il y aurait aussi bien des réserves à faire pour Orphée, dont l’origine est nettement indiquée comme “nordique”. – Enfin (p. 277), l’idée de “purification”, dans les Mystères, n’a jamais eu le sens d’“expiation”, car cette dernière (comme celle de “péché” dont elle dépend) est exclusivement judéo-chrétienne, et d’ailleurs elle ne peut entrer que dans le point de vue d’une religion exotérique, non dans celui d’un ésotérisme comme les Mystères l’étaient par définition même. J’ajoute que, très certainement, tous les Mystères de la Grèce n’avaient pas la même origine ; il y aurait bien des distinctions à faire à cet égard.
En hâte, bien cordialement à vous.
René Guénon