Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 14 octobre 1933

Cher Monsieur,

J’ai reçu votre lettre la semaine dernière ; je pense que vous avez dû avoir, peu après l’avoir écrite, la première de celles que je vous ai adressées chez l’éditeur Hoepli, et que vous avez aussi maintenant la seconde. J’attendais, pour vous répondre, d’avoir le troisième envoi d’épreuves, qui est arrivé avant-hier (pp. 159 à 217) ; je pense, d’après ce que vous me dites, que vous serez encore à Capri quand cette lettre y parviendra, et j’espère qu’ainsi vous aurez tout en temps voulu.

Voici donc les quelques remarques que j’ai à vous signaler cette fois : p. 159, je crains que, dans l’expression “serie di eternità” que vous citez, le mot “éternité” ne soit pris dans son faux sens d’indéfinité temporelle, alors que la véritable éternité est le non-temps ou la non-durée.

P. 165 : vous ai-je déjà dit combien je trouve toujours regrettable le terme de “primitifs” appliqué à des sauvages, qui ne peuvent être pour nous que des dégénérés, représentant des débris de civilisations disparues, c’est-à-dire tout le contraire de “primitifs” ? L’emploi de ce mot implique tout l’“évolutionnisme” contre lequel nous nous élevons précisément...

P. 167 : j’ai employé à différentes reprises l’expression de “géographie sacrée” ; je la crois préférable à celle de “géographie mystique”, car ce mot “mystique” évoque inévitablement quelque chose de “religieux”, et le sens spécial qu’il a pris à cet égard est devenu tellement habituel qu’il vaut mieux le lui laisser (quoi qu’on puisse dire en invoquant l’étymologie pour justifier d’autres acceptions).

Au début du chap. 20, vous annonciez des considérations se rapportant à trois choses : temps, espace et causalité ; mais, en fait, je n’y ai trouvé que les deux premières ; est-ce un oubli ?

P. 177 : le mot “satî” désigne ordinairement la personne elle-même (la veuve), et je doute même qu’il ait une autre acception (et aussi qu’il y ait une forme masculine de ce mot) ; il faudrait vérifier, mais malheureusement je n’ai pas ici de dictionnaire sanscrit.

P. 178 : je me demande pourquoi ce qui se rapporte à l’Islam est au passé ; ce dont vous parlez existe toujours (quoique la polygamie soit maintenant plutôt exceptionnelle) ; il est même à remarquer que, en général, les femmes tiennent plus que les hommes à maintenir la clôture, en dépit de tout ce que prétendent quelques “féministes” (car il y en a ici aussi, mais seulement dans des milieux passablement européanisés).

P. 200 : à propos d’Apollon comme dieu “d’or”, je vous signale l’histoire de la “cuisse d’or” de Pythagore, qui, dit-on, l’identifiait à ce dieu ; d’ailleurs, “cuisse” en grec est μηρος, qui s’assimile phonétiquement à “Meru” (comme pour la “cuisse de Zeus” dont sortit Dionysos).

P. 202 : pour les textes de l’Inde, vous pouvez citer une référence beaucoup plus sérieuse que Rosenberg ; c’est le livre de B. G. Tilak, “The Arctic Home in the Vedas”.

P. 206 : le loup a parfois un symbolisme tout opposé à celui que vous indiquez, étant rapporté alors à Apollon et à la lumière (λυκος, λυκη) ; cela ne se trouve pas seulement chez les Grec (Apollon Lycien), mais aussi chez les Celtes ; vous savez d’ailleurs que le double sens des symboles est une chose très fréquente (le serpent notamment est dans le même cas).

P. 210 : je pense que la date du cataclysme de l’Atlantide doit être très antérieure à celle du début du Kali-Yuga (elle-même plus ancienne que celle qu’on indique d’ordinaire et qui semble avoir été altérée intentionnellement). Du reste, d’après les correspondances bibliques que vous citez, l’historie de la Tour de Babel, qui se rapporte au début du Kali-Yuga, est aussi postérieure au déluge, sans qu’on puisse dire d’ailleurs par quelle durée sont séparés les deux événements (car il n’y a pas de “chronologie biblique” pour tout ce qui est antérieur à l’époque de Moïse, et tout ce qu’on a voulu présenter comme tel n’est qu’interprétations reposant sur des calculs plus ou moins fantaisistes).

P. 215 : j’ai dû vous signaler déjà, à propos d’un de vos articles, qu’il ne peut y avoir aucune parenté étymologique entre Asgard et Agarthi ; je n’y insiste donc pas de nouveau.

P. 216, il y a une inexactitude qui doit être due à une distraction : les cercles dont vous parlez ne sont pas formés de dolmens, mais de menhirs ou “pierres levées”. – Je pense que c’est à l’imprimeur qu’est imputable la fâcheuse féminisation du mot “swastika” ; mais, d’autre part, ce mot étant sanscrit, il me semble qu’il y a avantage à en maintenir l’orthographe avec un k et non avec un c.

Enfin, p. 217, je ne peux pas savoir exactement l’intention de ce que vous dites au sujet du solstice d’hiver, car cela s’éclaircira probablement dans ce qui viendra ensuite ; mais, en tout cas, je vous signale que, dans le cycle annuel, la prédominance des solstices est en relation avec le symbolisme polaire (Nord-Sud), tandis que celle des équinoxes est liée à la direction longitudinale (Orient-Occident) ; ce serait assez long à expliquer complètement (cela se rattache de près au symbolisme du swastika et à celui des clefs), mais la corrélation n’est pas douteuse, notamment en ce qui concerne la fixation du commencement de l’année dans les différentes formes traditionnelles.

Je reviens à votre lettre ; et, tout d’abord, je suis heureux de savoir que l’édition allemande de votre “Imperialismo” est parue ; il sera en effet intéressant de voir comment ce livre va être accueilli et quels commentaires il suscitera, surtout dans les circonstances présentes.

Je n’ai toujours reçu aucun autre nº de la “Nobiltà della Stirpe” depuis ce que je vous disais dans mon avant-dernière lettre ; il est donc très probable qu’il y a eu un oubli.

Quant à votre proposition pour le journal “Regime Fascista”, je vous en remercie bien sincèrement, mais il y a quelques difficultés : il ne me serait certainement pas possible de m’engager à une collaboration régulière ; songez que j’ai parfois bien de la peine à faire en temps voulu mon travail de chaque mois pour le “Voile d’Isis”, et que je n’arrive pas à trouver le temps de mettre en train un nouvel ouvrage ! D’autre part, je ne suis pas du tout “journaliste”, et je ne sais pas écrire pour ce qu’on appelle le “grand public” ; cela demande des aptitudes spéciales qui me font tout à fait défaut... Je me demande aussi s’il serait bien opportun de donner un prétexte de me qualifier de “journaliste” à certaines gens qui en seraient trop heureux, avec une intention que vous pouvez deviner. La question ne s’est pas posée pour moi jusqu’ici, car, en France, ma collaboration à un journal serait une chose tout à fait impossible ; mais vous savez que je suis obligé de me méfier de tout, et je dois notamment m’abstenir de tout ce qui pourrait ressembler à une activité “profane” ou risquer d’être interprété comme tel. Par contre, je ne verrais aucun inconvénient, bien au contraire, à l’autre solution que vous me proposez, c’est-à-dire à une série d’articles rédigés par vous-même et résumant le contenu de certains de mes livres (je crois qu’en effet c’est “Orient et Occident” et “La Crise du Monde moderne” qui conviendraient le mieux à cet égard), ces articles, que je verrais d’abord comme vous le dites pour être sûr de l’exactitude de l’exposé, paraissant signés de votre nom, ou, si vous préfériez qu’on ne sache pas qu’ils sont de vous, d’un pseudonyme quelconque. De cette façon, on ne pourrait pas me reprocher d’écrire dans un journal, et la question du manque de temps se trouverait aussi résolue. Donc, merci d’avance pour tout ce que vous pourrez faire en ce sens ; et, en tout cas, je souhaite vivement que votre projet se réalise ; vous serez bien aimable de me tenir au courant.

Je pense que, la prochaine fois que je recevrai des épreuves, c’est à Rome qu’il faudra que je vous écrive ; mais peut-être aurai-je d’autres nouvelles de vous d’ici là.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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