Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 29 octobre 1949

Cher Monsieur,

J’ai reçu votre lettre du 4 septembre il y a une huitaine de jours seulement ; je me demande si vous aurez pu réussir à atteindre Eliade, bien que je me sois hâté de vous envoyer son adresse à Capri, car, peu de temps après vous avoir écrit, j’ai appris qu’il était déjà de retour à Paris ; il semble qu’il n’ait pas pris de vacances de bien longue durée.

Je ne sais pas du tout si les bruits dont vous parlez peuvent réellement, en France, être pour quelque chose dans l’absence de réponses dont vous vous plaignez ; la seule chose qui me paraisse certaine, c’est que, en ce qui concerne Gallimard, il s’agit simplement d’une négligence qui est en quelque sorte habituelle et qui provoque à chaque instant des réclamations ; vous ferez donc probablement bien de récrire comme vous en avez l’intention.

Depuis que je vous ai écrit, j’ai reçu de Laterza un 2e exemplaire de “Maschera e volto”, mais, pour ce qui est de “Lo Yoga della Potenza”, je n’ai rien reçu jusqu’ici. – J’avais eu connaissance de l’absence du Dr Torrano, qui naturellement retarde tous les arrangements pour moi aussi bien que pour vous ; il paraît d’ailleurs qu’il est bien souvent en voyage, et je me demande comment cela peut se concilier avec ses fonctions comme directeur d’une maison d’édition.

La nouvelle édition du “Roi du Monde” ne sera envoyée à l’impression que quand celle de l’“Ésotérisme de Dante” paraîtra, ce qui d’ailleurs ne tardera plus beaucoup maintenant, car il y a déjà un certain temps que j’en ai corrigé les épreuves ; mais tout cela va toujours bien lentement...

L’article d’Abdul-Hâdi dont je parlais, intitulé “Pages dédiées à Mercure”, a été reproduit dans les “Études Traditionnelles”, mais je viens de m’apercevoir que c’est seulement depuis la guerre, ce qui explique que vous ne le connaissiez pas. – Pour l’“impeccabilité”, il va de soi qu’elle doit appartenir également à tous ceux qui ont atteint un certain degré spirituel ; mais, en dehors du cas de la mission prophétique, la possession d’un tel état ne concerne que celui-là même qui y est parvenu, et personne d’autre ne peut se prononcer là-dessus ou n’a à le faire, d’où l’absence de toute affirmation explicite à cet égard dans la doctrine orthodoxe.

Si j’apprends quelque chose au sujet de L. de Poncins, je vous en ferai part, mais je ne sais toujours pas ce qu’il a pu devenir ; j’ai cru, je ne sais plus pourquoi au juste, qu’il avait dû se retirer en Suisse pendant la guerre, mais je ne pourrais pas l’affirmer. – En ce qui concerne les envoûtements, il y a une grande différence entre les véritables sorciers comme ceux auxquels il a eu affaire et les simples occultistes ; ceux-ci, malgré toutes leurs prétentions, n’arrivent jamais à aucun résultat effectif ; il y en a souvent qui ont tenté de faire quelque chose contre moi, et, tout comme vous, je n’en ai jamais rien ressenti... D’autre part, quand vous dites que ces choses ne doivent pas pouvoir atteindre ceux qui ont une véritable vocation spirituelle (mais je ne crois d’ailleurs pas qu’on puisse dire que cela ait été le cas de L. de Poncins), il y a aussi une distinction à faire : si vous voulez parler du côté psychique et mental, vous avez entièrement raison, mais il en est tout autrement au point de vue corporel, et n’importe qui peut toujours être affecté sous ce rapport ; du reste, étant donné que des sorciers ont réussi à rendre malade le Prophète lui-même, je ne vois vraiment pas qui pourrait se vanter d’être à l’abri de leurs atteintes !

Ce Palamidessi dont vous avez joint des prospectus à votre lettre est manifestement encore un charlatan comme il en pullule en ce moment dans tous les côtés ; mais le plus ennuyeux est qu’il s’empare ainsi des idées qu’il trouve dans vos livres et dans d’autres, pour les utiliser d’une façon qui ne peut que les discréditer ; dans ces conditions, les ouvrages qu’il publie ne doivent pas lui coûter grande peine à écrire !

J’ai entendu parler autrefois de Meher Baba et de son vœu de silence, qui ne l’empêche pas de répondre par d’autres moyens aux questions qu’on lui pose, mais je ne savais pas qu’il avait reparu en ces derniers temps. Je ne sais pas s’il a jamais été rattaché à quelque organisation initiatique régulière, mais cela me paraît douteux par le fait que c’est un Parsi, car il ne semble exister rien de tel parmi les Parsis de l’Inde, qui du reste n’ont conservé que des fragments très incomplets de leur tradition (je dis les Parsis de l’Inde, parce que ceux de l’Asie centrale ont de tout autres connaissances, bien qu’ils les tiennent très cachées).

Je suis assez surpris de ce que vous me dites au sujet de K. Kérenyi, car je me souviens que vous m’en aviez parlé autrefois d’une façon très favorable ; ce devait être en 1939 ou 1940, et vous m’aviez alors envoyé son livre “La Religione antica” ; j’en ai d’ailleurs fait un compte rendu, mais qui, à cause de l’interruption des “Études Traditionnelles”, n’a pu paraître qu’après leur reprise. – Quant à Jung, son influence gagne malheureusement du terrain partout, en France aussi bien qu’en Italie et en Suisse, et elle me paraît encore plus dangereuse que celle de Freud, à cause de ses prétentions pseudo-spirituelles. J’ai dû écrire dernièrement un article à propos des déformations de l’idée même de tradition auxquelles donne lieu sa théorie de l’“inconscient collectif”.

La “Golden Dawn” était une organisation soi-disant hermétique qui au fond ne semble pas avoir eu un caractère bien sérieux, car il y a eu à son point de départ une véritable mystification ; il est vrai que celle-ci pouvait servir à dissimuler des choses plutôt suspectes ; le principal rôle fut joué là-dedans par Mac-Gregor et sa femme (la sœur de Bergson). Ce n’est que beaucoup plus tard que Crowley s’y introduisit, comme il le fit aussi dans bien d’autres choses ; même quand il ne s’agissait que de pseudo-initiations plutôt insignifiantes (ce qui peut-être n’était déjà pas tout à fait le cas de la “Golden Dawn”), son intervention y introduisait toujours des influences véritablement sinistres, et qui en faisaient quelque chose de beaucoup plus dangereux. La “Golden Dawn” a cessé d’exister, à la suite de dissensions entre ses membres, mais une partie de ceux-ci lui a donné une suite sous le nom de “Stella Matutina”. – Pour en revenir à Crowley, ce que vous dites me rappelle l’histoire arrivée en 1931 (je crois du moins que c’est bien la date exacte) : étant alors au Portugal, il disparut subitement, et on retrouva ses vêtements au bord de la mer, ce qui fit croire qu’il s’était noyé ; mais c’était seulement une mort simulée, pour qu’on ne s’occupe plus de lui et qu’on ne cherche pas à savoir où il était allé. En fait, il s’était rendu à Berlin pour y jouer un rôle de conseiller secret auprès de Hitler qui était alors à ses débuts ; c’est probablement ce qui aura donné lieu à certains racontars concernant la “Golden Dawn”, mais en réalité il ne s’agissait que du seul Crowley, car il ne paraît pas que celui qui fut alors son “collègue”, un certain colonel anglais nommé Ettington, ait jamais eu le moindre rapport avec cette organisation. Un peu plus tard, Crowley fonda en Allemagne la “Saturn-Loge” ; en avez-vous jamais entendu parler ? Il s’y faisait appeler le “Maître Therion”, et il signait το μεγα θηριον (la grande Bête), ce qui, en grec, donne exactement la valeur numérique 666 !

Croyez, je vous prie, à mes bien cordiaux sentiments.

René Guénon

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction