Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 25 juillet 1950

Cher Monsieur,

Il y a dans les courriers, pendant tous ces derniers temps, un désordre tout à fait inexplicable : beaucoup de lettres qui semblaient perdues ont fini par me parvenir avec des retards de plusieurs mois (il y a des lettres expédiées par avion qui sont restées 2 et même 3 mois en route !), et maintenant je ne suis pas encore arrivé à remettre à jour tout cet énorme arriéré de correspondance. Votre lettre du 3 mai, sans avoir eu un aussi grand retard que certaines autres, est aussi parmi celles qui ont été beaucoup plus longtemps à venir qu’à l’ordinaire ; c’est ce qui vous expliquera que je n’aie pas pu y répondre plus tôt.

Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites au sujet de l’éditeur Einandi, car on lui avait déjà proposé le “Symbolisme de la Croix” sans plus de succès ; il avait cependant demandé à ce qu’on le lui communique, mais seulement parce que, par suite de je ne sais quel malentendu, il s’était imaginé qu’il s’agissait d’un ouvrage “littéraire” ! Quant à la “Grande Triade”, je croyais vous avoir dit qu’il y en a une traduction qui est déjà prête (il ne reste plus qu’à la revoir une dernière fois), et qui sera très probablement éditée chez Bocca. Comme le Dr Torreano voudrait avoir quelque chose à faire paraître le plus tôt possible, Rocco est disposé à lui céder “L’Esoterismo di Dante”, qui est complètement mis au point dès maintenant. – Pour ce qui est d’Alers, d’après ce qu’il a écrit à Rocco, il a bien toujours l’intention de rééditer “Il Re del Mondo” ; il doit se charger des négociations avec Parise, car c’est là la seule question qui pourrait donner lieu à quelques difficultés. – Vous avez peut-être su que Rocco a édité récemment “La Metafisica orientale”, en y joignant quelques autres articles traitant de sujets connexes pour en faire un volume un peu plus important.

Je suis content de savoir que vous avez pu aller à Rome et même y faire une conférence, car cela paraît tout de même indiquer qu’heureusement il y a enfin une certaine amélioration dans votre état.

Peu après votre lettre, j’ai reçu le 1er nº de cette nouvelle revue “Impero” dont vous me parliez ; j’ai été stupéfait d’y voir un article de Massimo Scaligero qui témoigne, à l’égard de mon œuvre, d’une incompréhension complète à laquelle je ne me serais pas attendu de sa part ; ce n’est vraiment pas très encourageant... – Ce que je trouve fâcheux aussi, à un autre point de vue, c’est que, dans les publications comme celle-là et les autres auxquelles vous me dites collaborer maintenant, il y a toujours un fort mélange de préoccupations politiques ; vous savez que, pour ma part, je tiens à éviter même l’apparence d’un contact quelconque avec les choses de cet ordre, car, dans les conditions du monde actuel, ce ne peut jamais être qu’au détriment des véritables idées traditionnelles.

Il est curieux que vous vous soyez trouvé traiter aussi de votre côté la question de l’initiation et du Christianisme ; bien entendu, vous pourrez faire des citations de mes articles si vous le jugez à propos, ce qui n’est d’ailleurs qu’une chose tout à fait normale. – Quant à “Ur”, plus j’y réfléchis, plus il me paraît difficile d’y faire paraître quelque chose sous un pseudonyme quelconque, qui ne tromperait d’ailleurs probablement presque personne ; je dirai même que, d’une façon générale, la collaboration à un volume “collectif”, à moins qu’il ne soit dans l’ensemble d’un caractère plutôt indifférent, constitue pour moi une question extrêmement embarrassante, parce qu’il n’est guère possible que je puisse en approuver indistinctement tout le contenu ; c’est un peu la même raison que celle pour laquelle j’ai constaté l’impossibilité, en ce qui me concerne, de collaborer à des revues “ouvertes”...

Je ne connais pas les livres de Meyrink dont vous me citez les titres, car je n’ai pas eu connaissance des traductions italiennes (je crois que ce doit être pendant la guerre que vous les avez fait paraître), et je ne pense pas qu’ils aient été traduits en français ; c’est le “Visage vert” qui m’a fait la plus mauvaise impression, et je pourrais même dire une impression véritablement “sinistre”, qui s’est d’ailleurs trouvée confirmée par un certain nombre de choses déplaisantes avec lesquelles il n’était pas sans rapport. – Pour le livre de Jung, “Psichologia e alchimia”, on m’en a parlé de plusieurs côtés, mais je ne l’ai pas vu ; je me doute d’ailleurs bien de ce que cela peut être, car il s’agit évidemment d’une application de sa théorie du prétendu “inconscient collectif”, qui aboutit à une des pires déformations de l’idée de tradition qu’il soit possible de concevoir.

Pour la question de la constitution d’un “Ordre” et le projet joint à votre lettre, je ne sais vraiment que vous en dire, car, dès lors qu’il n’est pas possible d’établir un rattachement traditionnel authentique et régulier, ce ne sera jamais qu’une association comme tant d’autres, et même le côté “ésotérique” qui y est envisagé ne peut en pareil cas ne donner naissance qu’à un simple “groupe d’études”, sans qu’il y corresponde aucune réalité effective. Je ne crois pas que des associations plus ou moins extérieures, quelques que soient les bonnes intentions qui y président, puissent jamais donner des résultats vraiment sérieux, et, à mon avis, c’est plutôt une perte de temps et d’efforts. Dans un cas comme celui-là, je crois qu’il vaudrait mieux ne rien faire que de se contenter d’une sorte de “simulacre” ; il va de soi que ce serait tout différent s’il y avait un lien avec une véritable “chaîne” initiatique, mais je n’en vois pas plus que vous la possibilité.

Croyez, je vous prie, à mes bien cordiaux sentiments.

René Guénon

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