Le Caire, 2 août 1949
Cher Monsieur,
Il y a déjà quelques jours que j’ai reçu votre lettre du 3 juillet, qui est tout de même venue un peu plus vite cette fois. – Malheureusement, je n’ai toujours aucune nouvelle à vous donner de France, et je me demande ce qu’il est advenu de vos livres adressés aux “Éditions Traditionnelles” ; il est vrai qu’on me les renvoie généralement, mais il faut dire que, au cours de ces derniers mois, j’ai constaté que plusieurs paquets s’étaient perdus en route ; je crois donc que le mieux serait que vous vouliez bien me faire adresser un autre exemplaire si c’est encore possible.
Je me suis aperçu aussi d’un certain manque de soin chez Bocca, car, pour les “Considerazioni”, il a fait tirer la fin sans avoir envoyé des 2es épreuves comme pour le reste, de sorte qu’il s’y trouve un certain nombre de fautes. Ce que vous dites pour la linotype est vrai aussi ; comme il faut refaire toute la ligne, il arrive trop souvent que, en corrigeant une faute, on en fait une autre à côté !
Pour la “Rivolta”, vous avez sans doute raison : il sera plus simple que vous m’envoyiez des épreuves et que je vous fasse part de mes remarques après les avoir lues, car autrement il se pourrait que je vous signale inutilement des choses que vous auriez déjà modifiées vous-même.
Il est étonnant qu’Alvi ne vous ait pas encore récrit ; en tout cas, il se passera un certain temps avant que la nouvelle édition française du “Roi du Monde” puisse paraître, puisqu’elle ne sera faite qu’après celle de l’“Ésotérisme de Dante”, dont on est seulement en train de corriger les épreuves ; tout va bien lentement en ce moment, et je me demande si les 2 volumes pourront être prêts d’ici la fin de cette année.
Inayat Khan, que j’ai connu aussi, avait été rattaché régulièrement à la tarîqah Chishtyah, qui est une des plus répandues dans l’Inde et qui est tout à fait orthodoxe ; cela n’empêche pas que l’organisation qu’il a fondée lui-même est purement fantaisiste et n’a absolument aucune valeur ; le nom d’“Ordre des sufis” qu’il lui a donné est d’ailleurs une véritable absurdité.
Pour ce qui est de la question de la Maçonnerie, je crois comme vous qu’il est inutile d’y revenir encore ; je remarque seulement que ce que vous dites cette fois vous-même montre bien qu’on ne peut pas parler de “la Maçonnerie” comme d’une sorte d’entité globale, qui en réalité n’existe pas, ou qui, si vous voulez, n’existe qu’en principe et à laquelle on ne peut imputer aucune action plus ou moins extérieure ; le refus de certaines branches d’en reconnaître d’autres auxquelles elles reprochent d’avoir dévié prouve d’ailleurs suffisamment qu’il n’y a aucune unité à cet égard.
La question du possible et du réel me paraît tout à fait simple et évidente, mais, bien entendu, à la condition de l’envisager métaphysiquement ; il est évident que, au point de vue philosophique, on peut toujours dire n’importe quoi et discuter indéfiniment autour d’une question sans jamais aboutir à rien ; c’est le type même de la spéculation profane, et je n’ai jamais pu éprouver aucun intérêt pour ces soi-disant “problèmes” qui n’ont au fond qu’une existence toute verbale.
Melchissedek correspond, dans l’ésotérisme islamique, à la fonction du Qutb, comme je l’ai d’ailleurs indiqué dans le “Roi du Monde” ; au contraire, El-Khidr est le Maître des Afrâd, qui sont en dehors de la juridiction du Qutb, et qu’on dit n’être même pas connus de lui ; l’histoire qorânique de la rencontre d’El-Khidr et de Moïse (Surat El-Kahf) est d’ailleurs tout à fait significative à cet égard. La voie des Afrâd est quelque chose de tout à fait exceptionnel, et personne ne peut la choisir pour lui-même ; il s’agit d’une initiation reçue en dehors des moyens ordinaires et appartenant en réalité à une autre chaîne (vous retrouverez peut-être un article d’Abdul-Hâdi dans lequel il est question de ces 2 chaînes, quoique ses définitions ne soient peut-être pas assez explicites). Dans la Kabbale hébraïque, la même distinction se trouve exprimée par la dualité de Metatron et de Sandalphon. – L’Imâm invisible est tout à fait autre chose : ceux qui admettent son existence pensent généralement que c’est lui qui doit apparaître comme le Mahdî ; celui-ci est d’ailleurs qualifié d’“el-Muntazer”, qui pourrait signifier “l’attendu”, mais qu’on interprète presque toujours comme “celui qui attend”.
L’infaillibilité doctrinale appartient à quiconque exerce légitimement une fonction traditionnelle, naturellement dans les limites de cette fonction même. Le cas de l’“impeccabilité” est très différent, et on le considère habituellement, du moins dans la doctrine orthodoxe, comme réservé aux Prophètes : s’il arrive que ceux-ci accomplissent parfois des actions qui pourraient sembler blâmables extérieurement, ce n’est là qu’une apparence, et ces actions doivent en réalité être justifiées par des raisons qui échappent à l’appréciation des hommes ordinaires.
Je peux vous donner des nouvelles de Mircea Eliade : il a publié, comme vous le savez peut-être, 3 fascicules de sa revue “Zalmoxis”, dont le dernier a paru en 1942 ; après cela, il a passé le reste de la guerre au Portugal, et ensuite il est revenu à Paris où il est encore actuellement. Il a fait paraître beaucoup de choses en ces derniers temps : 2 volumes chez Gallimard, “Techniques du Yoga” et “Le Mythe de l’Éternel Retour”, et, chez Payot, un gros “Traité d’histoire des religions” (que je n’ai pas encore eu le temps de lire), sans parler de plusieurs articles importants dans la “Revue de l’Histoire des Religions”. Je n’ai pas son adresse, mais je pense pouvoir me la procurer facilement, et alors je ne manquerai pas de vous la communiquer.
Quant à L. de Poncins, c’est une histoire plutôt lamentable : un peu avant la guerre, il avait comme secrétaire une certaine Ève Longuet, qui était affiliée à un groupe de dangereux sorciers spécialisés dans les envoûtements ; lui-même fut une des victimes de ces gens, et des personnes qui l’ont revu vers 1940 disent qu’il donnait l’impression d’une véritable ruine ; je n’ai jamais su ce qu’il était devenu depuis lors, mais, dans ces conditions, je doute fort qu’il puisse être encore vivant. – Ce qui est singulier, c’est que, à la même époque, un des individus en question a essayé d’entrer en correspondance avec moi sous un prétexte quelconque ; je ne savais pas du tout alors de qui il s’agissait, mais cela m’a tout de suite paru suspect, de sorte que j’y ai coupé court aussitôt.
J’ai eu dernièrement l’occasion de parler de vous avec M. Madero, qui est ministre d’Argentine ici depuis à peu près un an, et qui m’a dit vous avoir bien connu autrefois. Il a l’intention de traduire “L’Homme et son devenir” en espagnol ; jusqu’ici, il n’y a que l’“Introduction générale” dont une traduction a paru à Buenos Aires pendant la guerre.
Puisque vous me demandez mon âge, j’ai maintenant 62 ans ; je savais bien que vous deviez être plus jeune que moi, mais je ne croyais pourtant pas que la différence était aussi grande. – Pour ce qui est d’une photographie, je regrette de ne pouvoir vous donner satisfaction, mais la vérité est que je n’en ai aucune, et il y a à cela plusieurs raisons. En effet, il y a tout d’abord ce qu’on pourrait appeler la question de principe, qui m’engage, comme vous le dites, à ne pas accorder d’importance à tout ce qui n’a qu’un caractère purement individuel ; mais, outre cela, je me suis aperçu aussi que la chose pouvait n’être pas sans danger : il y a environ une quinzaine d’années, j’ai été informé qu’un certain avocat juif d’ici cherchait de tous les côtés à se procurer une photographie de moi, disant qu’il était disposé à la payer n’importe quel prix ; je n’ai jamais su ce qu’il voulait en faire au juste, mais ce qui est certain en tout cas, c’est que ses intentions étaient fort loin d’être bienveillantes ; comme on ne sait jamais trop où une photographie peut aller s’égarer, j’ai conclu de là qu’il était beaucoup plus prudent de ne pas en faire faire !
Bien cordialement à vous.
René Guénon