Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 13 juin 1949

Cher Monsieur,

J’ai reçu il y a à peu près une semaine votre lettre du 18 mai ; il semble donc que cela aille tout de même un peu plus vite maintenant, mais il faut dire que c’est toujours très irrégulier.

Il ne faut pas vous étonner de ne pas recevoir les “Études Traditionnelles” comme autrefois, car, depuis la reprise, Chacornac, à cause des frais qui sont devenus énormes, refuse absolument de faire aucun service ; nous n’avons même pas pu le décider à reprendre l’échange avec un certain nombre de revues. Quant aux autres choses dont vous me parlez, je ne sais pas du tout ce qu’il en est ; ni Chacornac ni Clavelle ne m’ont parlé de vos livres réédités, de sorte que je me demande si l’envoi en a bien été fait comme vous l’aviez indiqué. D’autre part, je n’ai jamais su si Clavelle avait reçu votre lettre (ou vos lettres si vous lui avez récrit) ; je le lui avais demandé il y a assez longtemps, mais il aura sans doute oublié de me répondre là-dessus, ce qui du reste n’est pas très étonnant, car il a toujours beaucoup d’occupations et de soucis de toute sorte ; en tout cas, je lui ai posé de nouveau la question en lui écrivant hier. – Quant à Gallimard, je me doute bien de ce qu’il en est : il ne peut s’agir que d’une négligence de Mascolo, qui dans la maison est chargé de tout ce qui concerne les traductions, car nous en avons malheureusement constaté plusieurs autres exemples, si bien qu’il semble que ce soit presque une habitude chez lui. J’ai rappelé la chose à M. Allar pour qu’il s’en occupe, en même temps que de plusieurs autres à son prochain voyage à Paris ; il habite en effet maintenant Bruxelles, de sorte qu’il ne peut aller à Paris que pour quelques jours de temps à autre, mais je pense qu’il ira vers la fin de ce mois-ci.

Comme vous le pensez, il y a bien longtemps que je n’ai lu votre “Rivolta contro il Mondo moderno” ; je tâcherai donc de la relire dès que je pourrai trouver un peu de temps libre, afin de voir si j’aurais quelques points à vous signaler comme vous me le demandez.

Si Alvi veut rééditer “Il Re del Mondo”, il n’y a aucune empêchement, car je me suis assuré entre temps que personne n’avait pris la suite des droits de Fidi, et, d’autre part, ce livre m’appartient maintenant entièrement ; il n’aura, comme je le lui ai dit, qu’à écrire à ce sujet à Rocco, qui lui indiquera les conditions qui ont été déjà établies pour ceux de mes ouvrages qui sont dans ce cas (c’est-à-dire, en fait, ceux qui sont actuellement chez Chacornac). – Il est exact que presque tous mes livres sont maintenant traduits ou en cours de traduction, et il en est ainsi également pour la “Grande Triade” à laquelle vous aviez pensé ; la plupart doivent paraître, soit chez Bocca, soit chez Laterza ; quant à Einandi dont vous parlez, on lui a proposé le “Symbolisme de la Croix”, mais il semble qu’on n’a pas encore eu sa réponse. – Je ne comprends pas bien quel inconvénient vous voyez à faire les traductions avant de s’être assuré d’un éditeur, puisque Rocco a bien voulu se charger de “centraliser” en quelque sorte tout ce qui se rapporte à ces traductions, ce qui a précisément pour effet d’éviter qu’il puisse y avoir double emploi. Naturellement, si quelqu’un entreprenait de traduire un livre à notre insu, il se pourrait que cela ait déjà été arrangé d’un autre côté et qu’ainsi il fasse un travail en pure perte, mais c’est là une chose à laquelle nous ne pouvons rien. D’autre part, en présentant des traductions déjà faites aux éditeurs, on évite qu’ils ne prétendent imposer leurs propres traducteurs ; je dois dire que je suis absolument décidé à n’accepter aucun travail fait par un traducteur professionnel ou inconnu de moi, car la 1re traduction anglaise de “L’Homme et son devenir”, qui malheureusement avait été faite dans ces conditions, a été pour moi une expérience suffisante de ce qu’on peut en attendre !

D’après ce que vous m’expliquez cette fois, il semble bien que vous preniez les mots “possible” et “réel” dans le sens de “non-manifesté” et “manifesté” ; s’il en est ainsi, on pourrait dire que ce n’est guère qu’une question de terminologie et que, malgré cette différence de langage, nous sommes au fond d’accord sur le point dont il s’agit. Seulement, cet emploi des mots “possible” et “réel”, dans un sens tout autre que celui où nous les prenons, ne me paraît pas acceptable, parce que le non-manifesté est non seulement tout aussi réel, mais même plus réel que le manifesté.

Ce que j’ai dit la dernière fois au sujet de mon rattachement à des organisations initiatiques (bien que je n’aime guère parler de ces choses qui en somme ne peuvent avoir d’intérêt pour personne d’autre que moi) répondait à cette phrase de votre précédente lettre : “... il piu spesso fuor di quella setta si à trovato chi à stato capace di maggior comprensione in fatto di cose iniziatiche, cosa che forse si verificata nei Suoi stessi riguardi”. Cela m’avait fait craindre que vous ne supposiez que, dans mon cas, il avait pu s’agir d’une de ces prétendues initiations sans rattachement régulier à quoi que ce soit, que, pour ma part, je ne peux considérer que comme purement imaginaires. – Incidemment, je vous ferai remarquer que, dans les “Aperçus”, j’ai consacré tout un chapitre à expliquer les raisons pour lesquelles le mot “secte” est absolument inadmissible dans des cas tels que celui auquel vous l’appliquez dans la phrase en question.

Vous dites que, dans les “Aperçus”, il n’est pas question des organisations hermético-chrétiennes ; mais je les ai au contraire mentionnées expressément dans la note même à laquelle vous vous référiez, et, si je n’en ai pas parlé davantage, c’est parce que celles dont j’ai pu connaître l’existence n’admettent qu’un nombre de membres si restreint qu’on peut les considérer comme pratiquement inaccessibles. – Je vois aussi que vous n’avez pas compris exactement dans quel sens je vous parlais de “question complexe” ; je voulais seulement dire par là qu’il y entre en réalité beaucoup d’autres éléments que ceux qui peuvent être connus par une étude faite “du dehors” ; c’est donc tout le contraire de quelque chose qui appellerait des réserves comme vous l’avez pensé.

Quant au fond même de la question concernant la Maçonnerie, il est bien entendu que je ne prétends nullement vous convaincre, et que d’ailleurs je n’y aurais aucun intérêt ; vous dites qu’il s’agit là pour vous uniquement d’une question de vérité, mais c’est exactement la même chose pour moi aussi. Vous savez du reste que je ne me suis jamais mêlé d’engager quelqu’un à se rattacher à telle ou telle organisation, non plus que de l’en détourner ; j’ai même dit assez nettement que cela ne pouvait pas rentrer dans mon rôle ; je n’ai jamais eu ni le temps ni le goût de m’occuper de cas individuels, et je me suis toujours refusé à donner des conseils particuliers à qui que ce soit, pour cela aussi bien que pour toute autre chose. – Cela dit, je dois cependant faire 2 ou 3 remarques sur ce que vous dites cette fois, et tout d’abord en ce qui concerne les hauts grades, car la nature réelle du rapport qu’ont ceux-ci avec la Maçonnerie paraît vous échapper. Quand je parle de la Maçonnerie sans préciser autrement, il s’agit toujours de la Maçonnerie proprement dite, comprenant exclusivement les 3 grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, auxquels on peut seulement ajouter les grades anglais de Mark et de Royal Arch, complètement inconnus dans la Maçonnerie “continentale”. Quant aux multiples hauts grades tels que ceux auxquels vous faites allusion, il est évident qu’il y a là-dedans des choses d’un caractère très divers, et que la connexion que veulent établir les différents “systèmes” est tout à fait artificielle ; je suis d’autant moins disposé à contester cela que je l’ai moi-même écrit formellement dans un récent article ; mais, quelle que soit la façon dont toutes ces choses sont venues pour ainsi s’agglomérer autour de la Maçonnerie, elles n’en font partie intégrante à aucune titre, et par conséquent ce n’est pas cela qui est en question. – Un autre point sur lequel je voudrais attirer votre attention, c’est que, quand vous dites que les Loges qui n’avaient pas adhéré au schisme “spéculatif” n’ont rien pu faire pour en arrêter ou en redresser les conséquences, il semble que vous ne teniez aucun compte de choses qui ont cependant quelque importance, telles que le rétablissement du grade de Maître, totalement ignoré des gens de 1717, ou l’action de la “Grande Loge des Anciens”, dont l’existence indépendante se prolongea jusqu’en 1813. Pour le dire franchement, j’ai l’impression que vous pensez toujours uniquement à ce que la Maçonnerie est devenue à une certaine époque en Italie et en France, et que vous ne vous faites aucune idée de tout ce qui concerne la Maçonnerie anglo-saxonne.

Pour passer à d’autres questions, j’avoue que je ne comprends pas bien de quelles réalisations vous voulez parler à propos d’Éliphas Lévi ; en fait, il n’y a guère eu, comme procédant de lui (ou plutôt comme s’étant inspiré de ses écrits, car lui-même était mort avant cela), que le mouvement occultiste français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, sur le caractère insignifiant duquel je pense que nous sommes bien d’accord. – Pour Kremmerz, je sais bien qu’il y a là-dessous une histoire qui est fort peu claire, mais qui donne lieu tout au moins à bien des doutes, puisqu’on n’a jamais pu trouver de preuves de l’existence réelle de l’organisation à laquelle il aurait appartenu. En tout cas, même s’il avait reçu personnellement une initiation authentique, cela ne prouverait encore rien pour l’organisation qu’il a fondée, car il y a eu d’autres cas du même genre (par exemple celui d’Inayat Khan, qui appartenait à une tarîqah régulière de l’Inde, mais dont le soi-disant “Ordre des Soufis” ne répond absolument à rien) ; tout ce que je peux en dire, c’est que ses rituels sont à peu près aussi “égyptiens” que ceux de Cagliostro ! Il a pu malgré tout y avoir de ce côté certaines réalisations, comme vous le dites, mais ne dépassant pas le domaine psychique, ce qui n’implique rien de réellement initiatique. J’ajoute que, depuis la mort de Kremmerz, les différentes fractions en lesquelles son organisation s’est divisée paraissent ne plus savoir du tout de quel côté se diriger. – Je m’aperçois que, à propos d’Éliphas Lévi, j’ai oublié de mentionner l’utilisation de ses ouvrages par Albert Pike ; mais il s’agit là d’une influence exercée (indirectement d’ailleurs) sur l’interprétation des hauts grades du Rite Écossais, ce qui ne va pas précisément dans le sens de ce que vous avez en vue...

Il y a certainement des cas où une influence de la contre-initiation est nettement visible, et il faut compter parmi eux ceux où des données traditionnelles sont présentes d’une façon intentionnellement “parodique” ; ce cas est notamment celui de Meyrink, ce qui, bien entendu, ne veut pas dire qu’il ait forcément été conscient de l’influence qui s’exerçait ainsi sur lui. C’est pourquoi je m’étonne que vous paraissiez avoir une certaine estime pour Meyrink, et d’autant plus qu’il avait en outre adhéré au mouvement de Bô Yin Râ, pour lequel vous n’avez manifestement aucune considération. – À ce propos, il faut d’ailleurs que je fasse une rectification : il y a eu sûrement chez Bô Yin Râ une part de charlatanisme et de mystification, mais il y a eu tout de même autre chose aussi, car il avait été rattaché à une organisation assez singulière, ayant son siège quelque part du côté du Turkestan, et représentant une sorte de Tantrisme plus ou moins dévié. Je peux être tout à fait affirmatif là-dessus (et je suis peut-être le seul), parce que, à l’époque où le futur Bô Yin Râ ne s’appelait encore que Joseph Schneider et faisait à Paris des études de peinture, des membres de l’organisation en question me le présentèrent un jour comme étant le seul Européen qui en faisait partie. Plus tard, j’ai vu aussi le portrait que Bô Yin Râ avait fait de son “Maître”, et qui était parfaitement reconnaissable pour moi ; à cette occasion, j’ai pu constater d’ailleurs que ses plus proches disciples eux-mêmes ne savaient absolument rien de tout cela, et je me suis bien gardé de leur faire part de ce que j’en savais moi-même !

Croyez, je vous prie, à mes bien cordiaux sentiments !

René Guénon

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